Chantal RODIER dit AURORE

Chantal RODIER dit AURORE

ARTISTE PEINTRE-6 Route d'Ambert-63940 Marsac en Livradois-06.28.43.73.10 cotée chez AKOUN

Publié le par AURORE
Publié dans : Flore ou la rage de vaincre

1-L'éveil d’un sourire 

 

                                                                                                          

      La France, secouée par tous ces tremblements, commençait à refaire surface. Douloureusement, elle reconstruisait pierres après pierres,  maisons après maisons, ponts après ponts, ses villes et villages. La vie reprenait sa place. La peur disparaissait lentement. Les familles démembrées se retrouvaient. Les soldats redevaient des êtres tranquilles, plus calmes, tandis que certains cherchaient encore le chemin de leur bonheur. La nuit gardait le mystère des pauvres et l’ombre des morts. Parfois, un groupe d’hommes et de femmes dépaysés, traversant la campagne, baluchons sur le dos, chantait autour d’un feu de bois. Les déportés affluaient en grand nombre dans les gares, sur les routes et les chemins, les haillons, collés à leurs corps frêles, témoignaient de leur grande souffrance. Montluçon devenait le silence. Un silence si lourd, un silence si fort que nul n’osait lever la tête. Doucement, les hommes perdus se rapprochaient de leur famille respective, timidement, craignant de se tromper, tellement la guerre les avait défigurés.

     

      Ô douleur de la mort enfouie sous les décombres, quelle était donc cette force destructrice capable d’anéantir un monde entier ?

     

      A Montluçon, les nouveaux arrivants ne cessaient d’augmenter. La municipalité devait faire face au problème des logements. C’était la déroute. Puis peu à peu, avec courage, la ville retrouva une vie, ses mines. Les rues reconstruites accueillirent des commerces florissants. Les bals et fêtes foraines apportaient une résurrection, une gaité, une joie frénétique de l’après-guerre.

       Quatre longues années s’étaient écoulées, depuis que Manouska avait perdu son père. Elle était devenue une belle jeune femme de vingt deux  ans. Elle était plus resplendissante que jamais. Ses grands yeux noisette s’éclaircissaient à la lumière du ciel éblouis par les rayons du soleil. Ils prenaient des tons si clairs qu’on aurait pu croire qu’ils étaient bleu clair alors qu’ils étaient vert noisette.

      Le jour dominical, tant attendu, Manouska revêtait une jolie robe blanche rehaussée dans son éclat par une collerette de dentelle en coton torsadé violet. Ses longs cheveux roux, détachés, retombaient sur ses épaules, telle une crinière au vent. Elle avait rendez-vous, au bal masqué du 1er Mai, avec Robert. Son  visage était souligné par une barbichette laissant deviner un petit menton rond qu'il touchait de ses mains, comme s’il réfléchissait fortement ou comme si quelques ennuis le tracassaient. Pour l’occasion, il avait sorti de son placard, un costume en flanelle destiné  aux grandes occasions, et, portait de belles chaussures noires bien cirées.

 

      Dès les premières notes, ils s’élancèrent sur la piste, discrètement, ils s’enlacèrent. La musique les enveloppait d’un doux mystère, aucun autre bruit ne pouvait les déranger. Il était tombé littéralement sous un charme indescriptible qu’aucun ne pouvait comprendre. Un, deux, trois, pas, tourne et valse, valse encore, leurs corps s’enivraient d’allégresse des premiers gestes de l’amour. Chuchotant à son oreille pour lui faire la cour, des « je t’aime » pour follement l’aimer. Son corps tremblait à son appel, éclat des roses les plus belles. Leurs pensées devenaient si fébriles, si ardentes et tant brûlantes, telles les fines fleurs des orangers, qu’à peine Manouska osait les déranger. Derrière elle, tout elle désirait quitter. L’amour brûlait en eux et à chaque fois les laissait sans voix. Douleur écarlate d’un instant de joie. Que n’auraient-ils donné de leur impatience. De ces feux qui les envahissaient comme une tornade qui les engloutirait. Robert murmurait : « Mon amour, mon doux rêve comment vous dire que je vous aime ? Comment vous exprimer sans trêve ce sentiment loin d’être blême. Il me met en transe dénudé à vos pieds et me transporte bien au-delà des nuées. Oh Manouska chérie, je vous aime ». C’était ainsi qu’il lui déclara sa flamme. Fougue et passion furent ses mots fredonnés à son oreille. Plus personne n’avait d’importance pour ce jeune couple. Pour lui, seules comptaient les jolies prunelles qui le regardaient avec tant d’extase... Il savourait l’odeur des fines boucles rousses qui glissaient délicieusement sur la nuque de sa partenaire. Dans un tourbillon de pas de deux, sans retenue, soudain, en pleine salle, sa cavalière trébucha. Il la retint gauchement et imperceptiblement déposa un léger baiser sur ses lèvres suaves. Leurs cœurs battaient si fort, si fort... Leurs regards en disaient long sur l’envie d’être plus près l’un de l’autre. Un désir si intense de se rapprocher, de se serrer, de se caresser, de s’unir. Ensemble, ils rougirent. Sortir et s’éloigner de cette musique endiablée, s’enlacer, voilà ce à quoi pensaient les deux tourtereaux !  L’air frais les ravigota. Ils restèrent ainsi debout face à face, un long moment. Il y avait lui, il y avait elle. Eux...seulement...seulement eux deux.

      — Nous vous cherchions. Vous nous abandonnez ! Et copain, copine, et nous alors ! S’exclamèrent leurs amis.

      — Retournons danser, Cécile et Georges nous attendent, dit allégrement Robert. 

      — Non, attends un peu, juste un tout petit peu, Je suis si bien ainsi ma tête sur ton épaule. Je n’ai pas du tout envie de me mêler dans cette fournaise. Je veux juste que nous nous aimions encore et toujours ! Gémit Manouska d’une voix douce.   

      Cécile, l’amie d’enfance, riait de les avoir surpris en plein ébats.

            — Maintenant, Robert, tu ne peux plus reculer. Tu dois te rendre chez elle, affronter sa terrible tante, et ses gâteaux aux noix ! 

       Il décida d’aller, le dimanche suivant, chez sa bien-aimée et de passer le barrage de sa tante Arlette, car c’est chez-elle qu’elle avait été recueillie à la mort de son père. Cette petite bonne femme d’un mètre soixante en avait sauvé plus d’un, durant la guerre, disait-on dans le quartier. L’affronter pour Robert n’était pas aussi simple. Plein de courage et bonne humeur, il se dirigea vers leur maison, s’empressa, d’une main tremblante, d’appuyer sur la sonnette. Son cœur battait la chamade. La porte s’ouvrit. Se mettant à cafouiller, il ravala sa crainte et annonça : « Madame, me permettez vous d’emmener Manouska votre nièce, au bal de ce dimanche ? Ce serait un grand honneur pour moi ». Robert, dont le regard était franc et rieur, déversait sa timidité. Une rose rouge dépassait de la pochette de sa veste en velours gris. Il n’omit pas d’en tenir une blanche dans sa main gauche pour l’offrir à l’hôtesse de maison. Arlette, qui avait coutume d’entendre frapper à sa porte pour des demandes d’invitation envers sa nièce, fut cette fois-ci, moins suspicieuse : « Entrez. Vous prendrez bien un café ? ». Maladroitement, il fit un pas en avant en  lui offrant la rose qu’il tenait. D’un signe de tête, accompagné d’un large sourire, elle l’invita à le suivre. Ils se dirigèrent vers l’unique pièce qui faisait office de salon, de salle à manger et aussi de chambre à coucher. Les lits étaient dissimulés derrière un grand rideau blanc cotonneux. Nerveusement, il accepta volontiers la tasse de café. Ses mains tremblaient. En douce, il regardait s’il ne tâchait sa belle chemise blanche. Ses chaussures noires brillaient tellement que le soleil paresseusement glissait son rayon et les rendaient plus neuves que jamais. Robert prit une grande respiration discrète. Dans l’attente d’un premier échange, l’oiseau bleu dans la cage chantait. Chacun avait du mal à lancer la conversation.

      — Ma nièce m’a parlé de vous, votre prénom est bien Robert n’est-ce pas ?

      — Oui c’est bien cela, de la famille Crespin.

      — La famille Crespin ! Mais oui ! Je connais bien votre famille ! Mon mari et votre père travaillaient ensemble à l’usine. Et dans quel atelier travaillez-vous ? Vous êtes bien à la mine, n’est ce pas ? Comment avez-vous rencontré ma nièce, dites moi ? 

       — Effectivement, je travaille bien à la mine, mais le poste que j’occupe est celui de conducteur de travaux sur le chantier de Moulins.

      — Bien, bien, cela me rassure, car il y a tellement d’accident dans ses mines. Tous les mois il y a des catastrophes, même des morts ! Ils ont bien du courage ces mineurs quand même !

      Elle passa en revue toutes les interrogations. Il répondait docilement, avec complaisance. Enfin, après deux heures de préparatifs, Manouska illuminait la pièce de sa présence. À la vue de cet homme, qu’elle trouvait encore plus beau et élégant que jamais, ses joues prirent une couleur pourpre.

            — Monsieur Crespin, souhaite aller au bal en ta compagnie, et je lui ai donné ma permission. Il me semble très bien, il m’a tenu  promesse de te raccompagner à une heure convenable.

      — Ma tante,  je ne sais comment vous remercier. Quel bonheur vous  me donnez là, ma chère tante ! Je suis ravie. Nous ferons attention à l’heure et nous ne ferons pas de bruit en rentrant,  je vous le promets.

      — Allez, jeunes gens, partez, sinon le bal se finira avant votre arrivée. Et vous, Robert, revenez dimanche  prochain partager notre repas. 

      L’invitation étant lancée, les deux amoureux se dirigèrent vers la porte d’entrée. La joie se lisait sur leurs visages. Leurs cœurs bondissaient comme s’ils allaient sortir de leurs poitrines. Subrepticement, du coin des yeux, Manouska observait Robert qui se roulait une cigarette. Elle savait déjà que c’était lui,  l’homme de sa vie.

      Ils dansèrent, dansèrent… Elle, qui avait chaussé des petits escarpins blancs neufs, n’eut pas mal aux pieds. Robert, bras croisés dans un pas de deux, dont ses mains effleuraient imperceptiblement les épaules de Manouska, touchant sa peau lisse et fraîche comme un doux matin, se sentait enivré d’une douce quiétude. Leurs corps aux aguets de mille folies, ensorcelaient les désirs de leurs envies. Comme un alcool qui les saoulait, les délivrant de leurs désirs. Manouska, sous l’emprise de tant d’émotion, furtivement lui parla bas : « Juste un mot, juste un mot de toi... ».

C’est en ce dimanche de fin de printemps qu’ils se promirent l’un à l’autre fidélité.

      Le mariage fut prononcé en 1954, sous le regard approbateur de tante Arlette et de monsieur le maire. La longue robe blanche mousseline eut un effet éblouissant. La mariée, désormais, madame Crespin, portait un chapeau dont on ne voyait que les fleurs, quant au marié, il portait son plus beau costume. Son couvre-chef noir rendait sa prestance encore plus élégante. Après la célébration eucharistique, le prêtre n’oublia surtout pas de donner à la mariée la fameuse quenouille chargée de rubans. Elle s’empressa de la déposer aux pieds de la vierge Marie, la priant de lui donner en premier un fils. La fête battait son plein, les convives furent nombreux.  Tous les habitants du coron avaient participé à la préparation du repas, saucissons divers, fromages, gâteaux sans oublier les vins. Les guitaristes et le cornemusier s’avancèrent sur l’estrade édifiée, pour cette occasion sur la place principale « Jean Jaurès », par les services techniques de la mairie. Les deux mariés ouvrirent le bal sur un tcha-cha-ta. C’est au moment de la « bourrée auvergnate », qu’ils s’éclipsèrent à pas feutrés vers le logis paternel, seul endroit pour les accueillir. Leur première nuit furent courte.

Le drap nuptial exposé à la fenêtre, preuve irréfutable de la  virginité de Manouska, enorgueillissait tante Arlette.

      Ils quittèrent cette région afin de construire leur nouvelle vie, loin des images noires que la guerre avait dessinées. Leur maison se trouvait dans la rue Parmentier à Moulins dans l'Allier, au cœur du Bourbonnais. La ville possédait, en son centre, une très belle tour horloge d’une trentaine de mètres de haut, datant du Moyen-âge entre 1451 et 1455, classée monument historique en 1929. Les personnages, revêtus d’une feuille de cuivre, sont au nombre de quatre : représentant la famille des : «  Jacquemart », mais ceci restait une légende car « Jacquemart » ce nom ne venait-il pas des grandes tuniques que portaient les ouvriers, ou bien des mannequins en paille qu’utilisèrent les archers comme cible pour leurs essais ? L’on dit qu’au XVème siècle un guetteur surveillait la ville de sa hauteur, en mesurant le temps par le son du glas. Cette ville fut signée également par le passage de Jeanne d'Arc, dont une flèche était restée dans le mur de l'ancienne prison. Silencieuse et endormie, elle était enrichie d’Histoire qui avait vu naître en ses murs Thierry de Clèves, Catherine de Médicis qui contribua au changement du château des Ducs de Bourbons, la reine de France Louise de Lorraine, veuve d’Henri III, la Duchesse de Montmorency en 1634, le Duc de Villars en 1653, le passage de Louis Regemortes en 1750, ingénieur qui apportait tout sa lumière et son efficacité à la construction du pont ainsi que le passage de Richard Bohringer en 1941. Elle possédait des monuments classés, comme sa cathédrale qui s'élevait, majestueuse, et dont sa renommée était mondiale. Elle fut érigée en 1386 par Louis II de Bourbon sous l’acceptation vigilante du pape Clément VII. En 1949, elle fut élevée au rang de Basilique. Un triptyque en faisait sa fierté. La vieille ville l’enveloppait d’un mystère. Le quartier, dans lequel les jeunes mariés habitaient, était éloigné de ce centre touristique. C’était dans une rue très tranquille, sauf que cette dernière était trahie par les passages des trains voyageurs et marchandises.

      Dès les premières années de leur installation, Robert et Manouska eurent quatre enfants, Enrike, Zina, moi : Flore la cadette, et Eva la benjamine.

 

      C’est à cette époque en 1957 que je vis les premières lueurs du jour.

 

      Notre mère ne travaillait pas, bien qu’elle fût très active dans le foyer. Chaque jour, on l’entendait vaquer dans la cuisine vers 4 heures du matin. Elle guettait le départ de notre père  pour nous apporter dans notre unique chambre, en cachette, un morceau de pain et du sucre.

 

      « Réveillez-vous, l’heure sonne ! Qui veut du sucre ?  Dépêchez-vous de vous lever, de vous débarbouiller le visage à l’eau froide et de prendre votre lait, mes chéris. Vite...Vite, nous allons être en retard pour l’école ! »

Avec paresse nos enfilions les vêtements déposés sur nos chaises qui étaient très souvent ceux de la veille. Nos yeux à peine ouverts, qu’il fallait à toute vitesse prendre nos petits sacs de gouter. Souvent, il n’y avait rien dedans, mais pour faire comme les autres enfants nous les prenions.

      Bien que l’enseignement maternelle fut à proximité de la maison  et facile d'accès, à condition de faire attention à la voie ferrée, nous arrivions toujours en retard. J’appréhendais les longues conversations des maîtresses qu’elles avaient avec ma mère. À leurs intonations et leurs regards posés sur les chérubins, il me semblait ressentir quelques compassions dans leurs regards. Quotidiennement, elles chuchotaient à voix basses, comme si elles craignaient d’être entendues. Cependant, les heures  coulaient, heureuses, surtout celle tant attendue du milieu de la matinée où des biberons de jus d’orange s’offraient à toutes les petites mains tendues !

 

      Jours lointains de bonheur, comme ils étaient chers à mon cœur !  

     

      Après la classe, seul, Enrike avait l'autorisation de se rendre dans l'unique petit magasin du coin de la rue, chez le marchand de fruits et de vin. Quelques fois, je le suivais discrètement, comme un chat qui suit sa proie.

      — Attends-moi, Enrike ! Criais-je derrière lui qui était déjà loin.

       — Rentre à la maison sinon maman va te gronder », disait-il en se retournant furieux.

      Je n’avais pas envie de l’écouter et faisais mine de pleurer.

      — Arrête de pleurnicher, je ne dirais rien, toi non plus d’ailleurs. Allez, viens et surtout n’en parle pas. 

      J’étais aux anges de faire cette escapade avec son frangin que j’adorais par-dessus tout.

      Un jour, la tentation fut trop forte, un étalage de jolies pommes vertes m’attira plus qu’à l’ordinaire. Ces beaux fruits attisaient ma gourmandise, si bien que furtivement, j’en chipais une, l’enfonçais dans le fond de ma poche, sans prendre garde si l’on m’avait vu. Soudainement j’entendis derrière mon dos :

      « Voleuse, petite gamine, je vais appeler ta mère ! Elle me la réglera cette pomme ! Et toi, tu recevras une sacrée correction, histoire de te dresser un peu » vociféra la vendeuse.

 

Je détalais à toute vitesse, prenant mes jambes à son cou. Mon frère me rattrapa très vite : « Viens là, Flore, donne moi cette pomme que tu caches derrière ton dos afin que je la lui rende. Te rends-tu compte que tu deviens une voleuse ? Que va dire mère ? J’ai honte de toi ! ». Ma joue reçut sa main. Une vraie course poursuite s'engagea, et je devins pour le reste de la journée, l'enfant isolé de la famille. Le cœur de ma tendre maman me pardonna, enfin, dans la soirée. Dix huit heures sonna, c’était l’heure de se laver. Manouska se munissait d'une grande cuvette en inox, remplie d’eau, qu’elle avait pris grand soin auparavant de faire bouillir, et la déposait à même le sol, dans la petite cuisine : « Aujourd’hui, ce sera le tour d’abord de Zina, puis d’Eva et de toi Enrike, et puisque Flore nous a fait des bêtises, elle passera la dernière ». Je n’aimais pas être la dernière, l’eau devenait froide et sale et le dernier devait aidait maman à porter la cuvette, étant trop lourde à porter seule.

      Assis sur un tabouret, nous attendions notre tour, sagement. Manouska frottait nos corps avec un gros savon noir, frictionnait nos dos de tout son amour. Avec une unique serviette de bain un peu râpeuse et vieillie par le temps, elle nous séchait. Elle semblait heureuse, la mère, sa voix était tellement claire et si apaisante.

      — Enrike, tu fais toujours pipi au lit, rien ne va avec toi. Te rends tu compte du travail supplémentaire que tu me donnes à chaque fois que de laver tes draps à la main dans la grande bassine ?  Tu seras toujours la risée de tes sœurs, et elles auront raison de se moquer de toi ! Mais quand te lèveras-tu de ton lit mouillé? Interrogeait-elle, d’une voix calme et aimante.

      Il grinçait des dents à chaque passage du gant de crin, alors que nous, ses sœurs, riions! C'était devenu un vrai rituel. Lorsqu’il faisait beau temps, le petit jardin se transformait en salle d'eau, un endroit agréable où j’adorais flâner, sentir les feuilles et les fleurs et se rouler dans l'herbe. Les jeux de cache-cache ou chat perché ravissaient le cœur de la maisonnée. Les mots de mamounette résonnaient avec douceur. C’était notre joie, notre rayon de soleil. Ses moindres gestes devenaient figures de ballets. Je la suivais, je l’admirais. J’étais comme son ombre. Je ne voulais jamais m’en séparer. Notre mère disait souvent que j’étais la plus collante, la plus dégourdie, mais la plus affectueuse de ses filles.

      Nous l'aidions de notre mieux dans  les tâches quotidiennes qui n'étaient pas notre fort. Nous étions près d'elle, discutant avec elle, lui posant tout plein de questions lorsque Manouska lavait notre linge. Moi, Flore, je m'accrochais à ses jupons, aimant l’odeur de la lessive, et surtout les bulles qu’elle faisait exprès de laisser échapper. Je les rattrapais en se hissant sur le petit tabouret tout en riant, ma tendre mère m’aspergeait avec tendresse. J’étais toujours prête à me rendre utile pour elle.

 

Un klaxon  retentit dans la rue, elle laissa tomber son ouvrage.

      — Surveille l’eau, Flore, c’est monsieur Martin qui nous apporte des nouvelles. Je reviens. Soyez sage. 

      Circulant à bicyclette, de portes à portes, de sonnettes en sonnettes, le colporteur nous proposait des revues et des queues de lapins. Il marquait toujours sa présence au portail d'un coup de sifflet, sa mère le guettait avec impatience. D’un geste rapide, elle renversait sa tête tout en ébouriffant ses cheveux roux. Telle une crinière au vent.

      — Madame Crespin ! Que vous voilà bien rayonnante ! J’ai pensé qu’une livre de beurre vous plairait en plus des lapins habituels. 

      — Parlons doucement, les enfants nous entendent et nous surveillent derrière la haie. J’ai quelques couteaux à vous donner.

      Manouska avait tout préparé sous son grand tablier blanc.

      — Bien, joli l’dame. Voyons, quelles sont les nouvelles... J’ai choisi de vous parler de Ben Hur. Je ne l’ai pas vu à sa sortie, mais là il le rediffusait, alors j’en ai profité et je l’ai tellement aimé que je n’ai résisté à le revoir ! Déjà à sa deuxième sortie en 1959, il avait remporté trois oscars au festival de Cannes : meilleur Acteur pour le beau Charlton Heston, meilleur film et meilleur réalisateur. Vous le verriez ce Charlton Heston, vous en tomberiez amoureuse ! Il est dans ce rôle à vous faire rêver. 

      — Vous aiguisez bien les couteaux, j’avoue qu’aussi ma curiosité, racontez moi ! 

      — Ah ! Je ne peux pas tout vous dire, cela se situe au temps de Rome, de Jules César, de Jésus Christ, une grande saga, dit-on. Un film avec des milliers de personnages. Et les costumes, faut voir ! Que du grandiose, il parait. J’ai aussi une autre nouvelle qui vous fera grand plaisir, madame Crespin. Vous souvenez vous de votre amie Céline ?

      — Oui, oui, répondit-elle avec une certaine impatience.

      — Eh bien, je viens de passer chez elle et elle m’a conté son histoire. A dire vraie une histoire fortement désolante, curieuse et pénible. Saviez vous qu’elle revient de loin ? Des camps de concentration de Stiegau ! Elle m’a tout raconté. Son père fut arrêté par dénonciation tout simplement parce qu’il avait donné à manger à un  soldat anglais. La jalousie fait beaucoup de tort des fois... que faire si ce n’est que de se taire. Quelle terrible histoire ! Écoutez la suite. Lui et sa famille dont Céline ont du grimper, in extrémis dans un train, cependant à cette époque encore enfant, elle regardait avec les larmes aux yeux ces braves gens entassés dans les wagons à bestiaux. Leurs bras pouvaient à peine sortir, leurs mains se tendaient. Ils criaient « à boire, à boire... ». A leur arrivée, elle avait vu les enfants et les femmes séparées des hommes... elle avait vu qu’ils portaient comme des pyjamas zébrés. Eux, disaient les nazis, étaient des réfugiés politiques, des patriotes résistants, donc leur cas fut différent. Ils étaient quand même entassés dans des baraquements. Pour nourriture, ils avaient une gamelle d’eau chaude, un quignon de pain noir. La couche de la petite recevait à chaque instant de l’eau qui tombait de je ne sais où. Les femmes et les enfants devaient travailler dans les carrières. Les plus jeunes arrachaient les pissenlits, les mauvaises herbes. Qu’il pleuve ou qu’il fasse très chaud, ils devaient sans relâche courber le dos et encore plus devant cet ennemi puissant. Les mains des enfants grattaient le sol jusqu’à ce qu’elles deviennent rouge sang, certains d’entre eux s’écroulaient par tant de fatigue. Céline me disait... me disait « aufster » ce qui signifia « allez debout » en donnant des claques retentissantes : « Maintenant tu auras chaud aux mains ! ». Beaucoup de gens furent libérés par les russes, cependant beaucoup de soldats allemands se réfugiaient dans des familles du hasard, se terraient dans des hangars, sous les ponts, courraient dans tous les sens pour ne pas être condamnés. On ne savait plus qui était qui. Elle m’a raconté qu’ils marchèrent durant plus d’une semaine de jour comme de nuit. Ils n’avaient comme seul breuvage qu’un peu d’eau. C’était la débâcle. Pour rentrer au pays, il fallait attendre le convoi. C’était interminable, son  père qui avait de bonne relation avec le curé du village fut tenu au courant d’un prochain départ via Strasbourg. Malheureusement, leur long et pénible trajet était loin d’être terminé. Ils furent acheminés dans une aire de rapatriés, la gare de Moravie où ils durent attendre deux à trois mois. C’est là qu’ils s’aperçurent que ton amie était atteinte d’une thrombose pulmonaire. Ah, là, là petite dame, quel drame ! Quel drame ! Elle était si innocente! Heureusement, qu’elle a rencontré son époux, un homme intègre, un homme bien. Vous le verriez, il est à ses petits soins, je vous le dis. Et, si amoureux... que cela en est beau, tendre à voir.                                                                   »

      Les discussions allaient bon train, car c’était lui qui nous délivrait les nouvelles du jour, comme un vrai journal qu’il nous était difficile d’obtenir car trop cher pour les revenus aussi modestes de notre famille. Le rémouleur côtoyait toute sorte de gens, il savait tout et connaissait tout. Ainsi il leur racontait les plus belles histoires de leurs quartiers, mais aussi les plus terribles. Il était comme un reporter. Les jours de fêtes,  il s'équipait d'une machine dans laquelle étaient insérés des cartons à trous, et lorsqu'il tournait une manivelle des sons magnifiques en sortaient. Un doux rêve comme dans les plus beaux contes de fées, comme si nous assistions à un concert dans leur belle Basilique ! Manouska nous affirmait que toutes les bricoles qu’il vendait, avaient la magie des bienfaits. Elle aimait bien cet homme.

      Mon père, fortement attiré par la chasse, avait accroché au mur, en guise de décoration, plusieurs fusils et épées sur un tissu feutré de couleur rouge. Ce décor semblait étrange, comme si il  provenait d’un autre monde, tout en dégageant un certain mystère devant la nudité murale. J’avais tendance à monter sur une chaise, au risque d’en tomber, pour les toucher. Il me l’interdisait avec colère, cependant n’en faisait qu’à ma tête

       Certains dimanches, alors que les promenades avec lui étaient rares, il partait, loin de la ville et de notre maison, en m’imposant, ainsi qu’à mon frère, de l’accompagner. Elles  semblaient si étranges, ses promenades ! Dans une caravane isolée, entourée d’arbres, se trouvait une dame aux cheveux longs noirs, mal coiffés, une large ceinture à la taille, un collier énorme de couleur bleu tapante et qui laissait deviner une poitrine généreuse. Elle portait une  longue jupe fleurie. Elle était bien différente de ma mère. Elle semblait heureuse de s’élancer vers lui, comme si que le temps leur appartenait. Soudainement,  il nous prenait par les poignets, nous poussant à grimper à l’arrière de la DS.

      — Ne venez pas nous déranger pour un oui ou un non. Enfin, taisez-vous, je ne veux entendre qu’une mouche voler ! Aucun bruit, entendu mes chers enfants ! 

      Accroupis derrière une banquette, nous attendions sans rien dire et sans oser même respirer, tout en entendant de drôles de chuchotements.

      — J’ai peur, j’ai froid, Enrike.

      — Chut, tais-toi, il va nous entendre. Ne dis rien, petite sœur, et surtout ne raconte rien à maman, sinon des personnes qui enlèvent les enfants viendront nous chercher.

      — C’est quoi ces bruits? Hein, dis-moi, Enrike ?

      — Je ne sais pas moi ! Je n'ai jamais écouté cette voix, comme toi c’est la première fois. Allez, mets tes mains sur tes deux oreilles et ne dis plus rien, d’accord ? 

      Des larmes d’incompréhension coulaient de mes yeux verts, déversant un torrent chaud sur mes joues glacées. Une heure puis deux passèrent, nous restions sans bouger coincés entre deux banquettes, les jambes pliées, entourées de nos bras. Enfin, il sortait. Sans un seul mot d’échange, nous regagnions notre demeure sous l'œil inquisiteur du père. A voix basse, nous parlions de ces heures d’attentes au fond de cette roulotte, sans réellement en saisir le sens. Nous étions muets comme des carpes  devant notre chef de famille, son allure petite et robuste ainsi que le ton de sa voix rauque nous intimidaient. Nous le craignions.  Le padré, nous le voyions guère, très tôt au environ de cinq heure, il quittait la maison et rentrait toujours tard dans la soirée. A la nuitée,  comme d'habitude, éreinté par sa longue journée de travail, l’énervement s’entendait dans sa voix, forte et rauque. Lorsqu’il s’adressait à notre mère, son élocution devenait saccadée et montait en puissance. Je m’enfonçais dans le lit, me serrait tout contre ma petite sœur Eva, pour ne plus entendre ses grondements. Il s’en fallut d’une fois, d'une seule fois... et tout basculât.

      Manouska, traumatisée par les horreurs de la guerre,  malgré le soutien de mon père, du rémouleur et du voisinage, sombrait dans un coma que nul ne pouvait comprendre. Sous cette emprise, elle rendait souvent visite à notre grand-mère, Kristina, placée à l’hôpital psychiatrique d’Yzeure, situé à quelques kilomètres de la maison. Elle restait souvent de long moment avec elle. Il nous était interdit d’entrer dans ces lieux, nous étions tous trop jeunes, disaient l’accueil de cet établissement et notre père. Il valait mieux pour nous, penser que nous n’avions plus de grande-famille maternelle, nous disaient-ils. Quel était donc ce mystère qui s’entourait d’interdit ?

      D’ordinaire, en fin d’après-midi, durant une heure, Manouska faisait de la gymnastique dans leur chambre, nous pouvions distinguer son rire, nous pouvions imperceptiblement l’entendre respirer...sans s’y attendre notre père ouvrit la porte et les paroles échangées s’élevèrent si fortes que brutalement mon frère ouvrit, avec violence,  cette porte qui nous était fermée jusqu’à lors. Leur chambre était assez spacieuse, une fenêtre pleine de soleil laissant pénétrer la lumière par ses rayons multicolores. Le miroir nous reflétait l’image de notre mère, un visage défait et crispé par la douleur. Elle gisait, sur le sol au carrelage rouge brique, en pleurs et en sang. Une chemise de nuit revêtait partiellement son corps. Ses cheveux ébouriffés laissaient à deviner une bagarre. Lui, il avait les traits tirés, la couleur de ses joues rouges, dont des empreintes de doigts laissait devinait qu’une gifle violente s’y était déposée et ses yeux gonflés indiquaient sa colère. Enrike entra le premier. Tandis que papa sortait de la pièce, fou de rage. Nous allongeâmes maman sur l’un des deux petits lits en fer de notre chambre. Elle s’était assoupie. Nous l’enveloppions de tout notre amour, agenouillés près d’elle, tous en larmes. Un liquide rougeâtre coulait de son front : « Petite maman chérie, ne pleure pas.» dit Zina, ma sœur aînée, tremblante.

Dans son regard, une grande tristesse se laissait deviner. Elle nous révélait, d’une voix à peine audible, que l’amour était aussi de la colère parfois et que cela n’était rien, qu’il fallait oublier, que notre père était, malgré sa rudesse, un brave homme. Elle voulait croire en cela. À partir de ce jour, son visage devint sombre. On aurait dit qu'un automate avait pris place dans son esprit et dans son corps. Elle ne se coiffait plus, ne se mettait plus son beau rouge à lèvre couleur carmin. Elle nous semblait si distante, si lointaine qu’on aurait pu penser qu’elle ne fût que l’ombre d’elle-même. Elle s’absentait de plus en plus de la maison sans nous dire où elle allait, nous laissant seuls, livrés à nous-mêmes. Le linge, la vaisselle et la poussière dans l’évier s’accumulaient. Dans le petit jardin, les poubelles s’entassaient. Robert, lui aussi, n’apparaissait que de temps à autre. Ni Manouska, ni lui ne se parlaient. Ils étaient devenus des étrangers l’un pour l’autre, mais surtout nous nous étions devenus des étrangers pour eux.

      Enrike, notre grand frère, veillait sur nous du mieux qu’il pût. Pour lui, il n’était plus question d’attendre notre pain sucré le matin. C’est lui qui prenait soin de notre réveil et de notre coucher. Cependant, ne pouvant pas tout assumer, il frappa à la porte de la voisine pour la tenir au courant que nous avions faim et froid. Cette voisine, copine de notre mère, Madame Chaptal, en entrant eut un grand étonnement à la vue de notre intérieur. Discrètement, elle se mit au labeur de tout nettoyer. Elle passa chaque jour nous préparer les repas, durant quelques jours. Elle prit la décision d’alerter la police et les administrations d’enfants en danger. N’en pouvant plus des pleurs de notre tendre mère, étourdi par cette violence qui s’accroissait de jours en jours, Enrike se munit d'un rasoir, se tailla le bras et celui d’Eva, notre grand-sœur. Il avait six ans. Zina, la cadette, prise de peur, se jeta dans mes bras. La porte d’entrée claqua, Robert arrivait.

 

      Tout s'arrêta, tout bascula. La maisonnée était sans dessus-dessous, comme si un éclair était soudainement entré mystérieusement.

Les années de bonheur de nos parents se comptaient sur les doigts des deux mains. Huit ans, exactement huit ans !  

Depuis ce jour, la famille était déchirée, dissoute à jamais.

 

      Une énorme chaine fût entrelacée entre les barreaux du portail gris, un gros cadenas en assurait la fermeture. On pouvait lire «  A louer » sur la pancarte tenue par un fil de fer. Nos parents étaient tout les deux là, leurs mains éloignées de l’une de l’autre, impuissants devant ce désastre. Nous pressentions un danger. Pour moi, mon frère Enrike, Eva et Zina, tout devint obscur. Une voiture blanche, inconnue de nous, était stationnée devant chez nous. Des gens que nous ne connaissions pas vinrent nous chercher. Rapidement notre mère nous firent rentrer et nous habillèrent. Mes sœurs et moi étions vêtues d'une robe blanche, un passe de fleurs blanches dans nos cheveux et de jolies sandalettes à nos pieds, nous étions telles des jeunes, belles mais petites fiancées, mon frère lui portait des habits marron foncé. Entourée de deux étrangères, nous nous glissions, à grande peine, dans cette voiture. A la vue souriante de ma sœur aînée, Zina, installée la première, je me sentais rassurée. Le véhicule démarra. Au travers de la vitre arrière, je distinguais, de moins en moins, le regard douloureux de notre chère maman, Manouska. Un signe de la main,  un au revoir d’une échappée de baisers, puis elle disparut. Ce fût notre dernier échange.

 

      A trois ans et demi, je devais fermer les portes de mon cœur à cet amour que jamais je n’aurai plus, celui de ma mère, Manouska.

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