Chantal RODIER dit AURORE

Chantal RODIER dit AURORE

ARTISTE PEINTRE (6 Route d'Ambert-63940 Marsac en Livradois) telephone : +336.28.43.73.10

Publié le par chantal rodier
Publié dans : Flore ou la rage de vaincre

2-L’orphelinat bien-aimé

 

 

      « Enrike! Enrike ! Reviens-moi ! »                                                                                       

 

      Un ruisseau coulait de mon cœur à la pensée d'être éloignée de mon frère Enrike hébergé dans un centre uniquement pour garçons, à Yzeure dans l'Allier. Tout nous séparait maintenant. Il eut à peine le temps de descendre du véhicule que des hommes le tirèrent de force par la manche de son gilet sans que j’eusse le temps de l’embrasser. J’avais l’impression de perdre la tête, que l’on m’arrachait un morceau de chair, que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve et qu’il me reviendrait bientôt. Le conducteur m’invita à regagner le minibus qui nous avait conduits jusqu’ici. Le trajet fut sans paroles. Mon cœur, rempli de larmes, semblait ne plus battre dans ce silence absolu. Un temps infini le faisait sombrer dans les profondeurs de mon désespoir. La route me semblait si longue comme des secondes de l’enfer. Mon frère, mon cher frère, quand  te reverrais-je ? Je me serrai contre Zina, ma sœur aînée. Eva, la plus petite, placée dans une famille d'accueil à la campagne, me manquait déjà. A droite, à gauche, tout droit, une ville, une porte...l’orphelinat des sœurs de Saint Vincent de Paul, me lisait Zina. C’est ici que s’achevait mon premier  voyage.

Les sœurs nous invitèrent à pénétrer dans leur institution. La bâtisse était entourée de grands murs blancs, un portail gris en assurait l'entrée principale. Il y avait bien une deuxième entrée, plus petite, mais celle-ci était destinée aux camionnettes d’épiceries, de fuel et de matériels divers. Il y avait toujours le gardien, d’allure mince et au regard terrible, qui surveillait, posté au portillon verdâtre, rendant difficile une quelconque échappatoire de ce lieu béni. Je me sentais encore plus petite devant ces immenses façades blanchâtres. J’avais le désir intense de crier. Zina qui le vit, me prit la main, la serra encore et encore afin que je me taise. La cour carrée, un terrain  sobre avec deux rangées de châtaigniers, semblait receler des mystères. Sur sa gauche, une petite demeure détachée qui semblait attendre ses logeuses. Au centre, un grand habitacle avec plusieurs étages. Sur sa droite, un pavillon où l’on pouvait apercevoir une salle qui servait à tout et à rien : aux rassemblements, aux temps des lectures, à la préparation des chants pour la messe du dimanche, aux jeux et à l'heure des devoirs.

Voyant notre curiosité enfantine, elles poussèrent les portes. L’'extraordinaire était là, devant mes yeux,  tel un trésor qui bondissait dans mon cœur ; un plancher, surélevé d’une estrade avec de vrais rideaux couleur bordeaux, un théâtre, un vrai un théâtre ! A cette vue, la joie gagna tout mon être, et des frissons parcoururent mon corps. Ce n’était pas un endroit comme les autres. Ici régnaient l’équilibre et la paix.

L’éducation des sœurs de la visitation, rue de Villars à Moulins, avait pour but d’accueillir des enfants de la D.A.S.S., de remplacer le manque d’amour parental et d’en assurer leur éducation si possible jusqu’à leur majorité. Cette congrégation fut fondée en 1616 par  Sainte Jeanne Françoise de Chantal sous François de Sales. Elle fut reprise en 1622 par Saint Vincent de Paul, premier supérieur des Filles de la Charité dont dépendait l’orphelinat. 

Les Dames revêtaient de longue robe noire que recouvrait un grand tablier blanc. Elles étaient coiffées de cornettes faites avec du drap en lin, très solide et rigide, qui recouvraient entièrement leurs cheveux. Elles étaient pliées d'une certaine façon dont elles seules connaissaient le secret. On aurait dit qu’elles avaient deux oreilles blanches. Chaque été, les bancs, bien exposés au soleil, en étaient recouvert afin que ces tissus sèchent jusqu’à en devenir du carton. Ces délicieuses nones gardaient leur cœur, leur vie entière à Jésus. Elles se mariaient avec Dieu, disaient-elles. Haute comme trois pommes, à trois ans, je voulais les aider de mon mieux. L’idée me vint de prendre mon urine pour en laver les portes, elles aussi prenaient un liquide jaune pour faire le ménage ! Alors pourquoi pas moi ? Je voulais me sentir grande comme elles !

      Ma toilette du soir m’était donnée par une des monitrices « Monique ». Cette jeune femme très agréable, me délivrait sa tendresse. L’instant que j’attendais, fut celui des bulles de savon. Elle faisait beaucoup de mousse et m’en aspergeait de partout ! Que c’était délicieux ces instants de partage ! Lui montrer que j’étais en âge de me laver seule me tenait vraiment à cœur, aussi je pris un tube dont la pâte me semblait parfaite à étaler sur mon corps. Subitement, une poussée de petits boutons rouges firent leur apparition. Monique riait, elle ne me gronda pas. Je portais sur moi, durant toute la journée, comme une odeur de chlorophylle ! Un jour, vers mes onze années, je découvris les douleurs de la menstruation. Je voulais m’en cacher. Je voulais rester innocente. Je voulais continuer de grimper sur les arbres, je voulais continuer de jouer à la balle au camp au chat perché. Le premier jour je me tus, non pas de honte, mais parce que je refusais ce liquide chaud qui coulait entre jambes, signe que je devenais une femme. Je refusais que ma poitrine change et gonfle. Je refusais de rentrer dans le monde des adultes où le rire n’était plus permis, pensais-je. Par honte de cela, je me réfugiais dans les W.C. pour prendre du papier toilette. Je le roulais méticuleusement. Rien ne tenait. Tant bien que mal j’essayais de dissimuler mon sous-vêtement taché. Sœur Bernadette s’en aperçut et discrètement me convia à la suivre afin de me donner mes premières serviettes hygiéniques. Elles étaient au nombre de cinq, une par jour. Ici, à l’orphelinat, tout était compter, même cela.

      J’avais un penchant pour sœur Marie-Louise qui faisait de son mieux pour soulager nos peines et qui nous récompensait lorsqu’ elle l'estimait juste. Ce fut la première des sœurs de cette confrérie à obtenir son permis de conduire, qu'elle eut du premier coup. Nous, Les enfants adorions monter dans la voiture, une 2CV gris foncé. Nos cheveux volaient au vent par les vitres ouvertes, et nous chantions avec elle tout au long de la route. Il y avait aussi sœur Suzanne, la dame au teint blanc comme la fleur des nénuphars, calme comme elle aimait à le dire. Elle comptait parmi mes préférées. C’était elle qui préparait nos repas. Lorsqu’elle était de bonne humeur, elle nous enseignait l’art de la table et nous donnait des cours de cuisine pour faire de nous des vraies jeunes filles, comme elle le souhaitait. Sœur directrice, madame Poujol, la plus redoutée, diriger l’orphelinat en toute sévérité. Son autorité faisait d’elle la sœur la moins aimée.

J’avais le temps de grandir, la vie était là, et le geste de tirer les jupons ne m'avait toujours pas quitté, sœur Marie-Lucile en savait quelque chose !

      Ces religieuses que j’aimais tant resteront à jamais gravées dans ma mémoire.

      Douceur d’un cœur, amour exalté. 

     

      Etant assez bonne élève à l'école privée de "Notre-Dame", institut extérieur à ma vie de tous les jours. L’état avait pris da décision que je resterai dans cet enseignement. Je demeurais, en admiration, à chaque fois que je voyais  ma maîtresse, Mme Legrand. Son savoir dans le domaine de l’histoire, du français, et du latin me fascinait à chaque leçon ! J’étais déjà une rêveuse de lointains pays, il faut dire. En fin de mois,  j’étais fière, lors de la remise des récompenses, de porter sur mon tablier bleu marine obligatoire les barrettes que la directrice, sœur Lucile, nous distribuait : rouge pour l'excellence, verte pour la sociabilité, bleu pour les encouragements, chaque matière ayant sa couleur. Souvent, la verte était fixée à mon tablier. Oh, que j’en étais heureuse ! Les copines m’entouraient et j’adorais me sentir importante en ces moments là. Ainsi passèrent tranquillement ces premières années. 

      De bonnes notes en fin de semaine promettaient de l’argent de poche.  Mon groupe, surnommé l’Oustalou, les huit - dix ans, attendait avec hâte de s’asseoir à la queue le leu  sur les banquettes en bois clair du couloir avant de pénétrer non sans quelques inquiétudes dans le bureau de la directrice. A tour de rôle, face à face, son verdict tombait, c’était : soit quelques sous pour les bonbons du dimanche, ou soit la sévère punition, c’est à dire une règle en fer qui battait la mesure « et un et deux et trois » sur le bout de nos doigts. 

      La sévérité avait sa place, la vigilance régnait, mais l’affection demeurait reine. Les cadeaux furent nombreux : école de danse, initiation au piano, théâtre, écoute de musique classique, voyages et droit à une école privée ! Les sentiments de bien être furent si grands que tout le groupe voulait épouser la même religion, celle de nos sœurs tant admirées, celle de Dieu. L’orphelinat nous apporta la rigueur, le sens de l’honneur, celui du respect et du devoir. 

      Je vécus mes premières années comme une béatitude. Les dix commandements furent l’exemple de toute ma vie, mon édifice à tout jamais.

      En période d’été, chaque année, le château de Louchy Montfand, près de Saint-Pourçain sur Sioule dans le Bourbonnais, faisait office d’auberge de vacances. Son histoire remonte à bien des temps reculés : un lieu sacré, druidique à l'époque gallo-romaine, lieu fortifié quelques mois après la mort de Charlemagne. Pour se protéger du pillage et de la famine, les portes de ce domaine s'ouvrirent aux habitants. Ils demeurèrent en son sein durant une période de deux cent cinquante années environ, accompagnés de leurs animaux domestiques. Quelques preux chevaliers en quête du saint Graal vinrent se reposer en ces lieux. La France ensanglantée, les guerres de religions  le détruisirent partiellement. Depuis sa rénovation, il fût décidé que ce beau logis accueillerait des enfants démunis afin de leur offrir quelques semaines de vacances, mais aussi des enfants dont les familles possédaient quelqu’avantage financier. 

 

      Les sœurs louèrent un bus rien que pour nous. Depuis plusieurs semaines, elles s’afféraient à la préparation des bagages. J’adorais cette période, car le mois de Juin était consacré dans le temps libre à l’essayage des jupes et des maillots de bains. C’était très drôle, très jovial, très intense. Nous étions toutes excitées et nos chères gardiennes avaient du mal à nous retenir, alors, elles jouaient le jeu avec nous ainsi il était plus facile pour elles de nous contrôler. Un maillot trop grand, cela ne faisait rien, une petite retouche et il était à notre taille ! La robe grise du dimanche laissait place à une belle robe si soyeuse qu’on aurait cru de la vraie soie et tellement jolie dans ses tons roses ou jaunes. Zina, qui était plus réservée que moi, restait éloignée de notre groupe, souvent je croisais ses yeux et j’avais l’impression qu’ils me fuyaient. Peut-être savait-elle plus de choses de plus que moi sur papa et maman ? Ou peut-être pensait-elle à notre frère Enrike ou à notre petite sœur Eva ? Je n’arrivais jamais à lire dans son cœur. Moi, mes yeux étaient remplis des larmes du bonheur. Dans les siens, celles de la tristesse en coulaient. Shorts, tee-shirts, sandalettes en plastiques remplissaient des valises entières. L’heure du départ sonna, un vrai capharnaüm ! Bien rangées par deux les unes derrières les autres, nous montâmes dans le car. Des rires, des chants, des temps de sommeil accompagnaient les kilomètres qui nous séparaient du lieu des félicités. Notre arrivée fut chaleureusement fêtée par des jeunes filles venues des quatre coins du monde. Très vite, les monitrices nous répartirent dans des groupes dont chacun portait un nom comme « l'oiseau bleu » ou « soleil levant ». C'était très important car, à l'appel du matin, avant d'aller au réfectoire,  au moment où l’énorme cloche retentissait,  les files se regroupaient devant l’escalier principal du château en chantant : « Mon soleil, mes amours c’est un petit oiseau si fleur, quand je le vois sur mon toit c’est au fond de mon cœur la Joie. Il me dit le bonheur n’est vraiment pas compliqué : c’est de chanter et de s’aimer en toute amitié ! Là...là...là... ».

A ce premier jour, mes amies : Bernadette, Christine, Marie Joséphine, Céline, Caroline, Denise Annie, Ghislaine sa sœur, tout en jouant à chat perché, s’exclamèrent en chœur.

      — Flore, viens avec nous, allons ! Faisons, avec Patricia et Bernadette, le tour de ce magnifique endroit. Allez viens ! T’as la trouille ou quoi ? Souligna Caroline, la plus hardie.

      Sans qu’elles aient besoin de me le répéter deux fois, je me joignais allégrement à ce groupe des gaies luronnes.

      — Vite, visitons ensemble, j’ai hâte de me tremper la tête dans cette pataugeoire, même si l’eau est peu profonde, je me tremperai quand même ! 

      — Ouh-là, Florence, tu nous la joues courageuse, aujourd’hui ! Qu’est ce que l’on va passer de bonnes vacances, ici ! L’air est frais. Vous avez vu le parc comme il est immense ? Et ce château, on dirait celui d’un grand seigneur du moyen-âge ! 

      — Mais pas du tout, Sylvie, on dirait plutôt celui de Montfan. Ah ! Au fait, il parait que plus loin,  à quelques kilomètres de nous se trouve également un vieux château. Il est tout en ruine. Parait- il qu’il est toujours habité. Il se nomme le château de Barbe bleue, et vous savez, les filles, il semble même qu’il a enfermé plusieurs de ses femmes ici. 

      — N’importe quoi, ce que tu nous racontes là, Caroline !

      — Hum ! Moi je serai curieuse d’allez voir cela. Et si on...

       — Mesdemoiselles, vous faites preuve d’obéissance, à ce que je voie ! Filez vite au réfectoire, avant que Sœur Brigitte  ou la directrice, vous punissent ! 

 

      Peu importe, nous verrions tout ceci plus tard. Pour l’instant, nous ne pensions qu’aux bonnes choses à déguster. Quel bonheur ! Pain chaud et confitures de fraises ou d’oranges ornaient les tables sur lesquelles nous attendaient de beaux bols blancs pleins de chocolat chaud. Les matinées s'écoulaient tranquillement, remplies par des activités diverses et variées. J’appréciais l’instant d’ouvrir le cahier de vacances, car il y avait toujours une histoire ou un conte qui me ravissait. Toutefois, j’éprouvais quelque chagrin lorsque mes copines écrivaient à leurs parents, car ma page, à moi, était toujours vide, n’ayant aucun parent ni adresse de destination. Pour cacher mon chagrin, je faisais semblant d’adresser un courrier avec un en-tête vide. L'après-midi, nous nous reposions dehors, allongés sur nos serviettes de bain, bien à l'abri de grands chênes. La sieste était aussi sacrée que la messe. Je murmurais à qui mieux mieux comme un petit poussin. Oh ! Je n’étais pas de celle à qui l’on donne une part au chat, tellement ma langue se déliait. Enfant très vive, je faisais tourner la tête à plus d'une de mes cheftaines. Les arbres furent ma maison, je m’amusais à grimper au plus haut, sans me rendre réellement compte du danger encouru. Monter jusqu'à en atteindre la cime fut mon obsession! Je n'étais qu'une plume qui voyageait dans l’espace infini des cieux, mes yeux se confondaient d'admiration devant la forme des nuages, tant elle semblait laisser deviner des ombres qui parfois me paraissaient familières. Je m’amusais à découvrir,  dans leurs formes, hommes, femmes ou animaux. Tout cela avec une imagination débordante. J’inventais des histoires de princesses ou d’ogres. Les monitrices me cherchaient partout en criant mon prénom. Je ne bougeais pas d'une once afin de ne point me montrer. J’étais si bien, si loin, si haut ! Dès qu’elles m’attrapaient, j’étais sévèrement punie, reléguée à éplucher des tonnes de pommes de terre, ou bien les bras sur la tête durant de longues minutes, des heures même, sans parler ni boire ni  goûter, privée de baignade dans l'unique pataugeoire du pré. Malgré tout, je gardais le sourire aux lèvres, trouvant aucune importance à cela, j’avais passé un agréable moment dans ces cimes,  tel un oiseau prenant son envol dans ce ciel bleu d’été, et c’était cela le plus beau ! Qu’elles étaient délicieuses,  ces heures libres  durant lesquelles je construisais des cabanes avec des branches de bois recouvertes de feuilles ! Les pierres que je ramassais me servaient de fauteuil pour recevoir mes invitées coloniales. Jouer aux indiens ou au chat et à la souris semblait convenir à mes capacités sportives. Toutefois, la lecture et m'allonger dans l'herbe en respirant l’odeur des boutons-d’or ou des pâquerettes et en claironnant : je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément, jusqu’à épuisement des pétales, furent mes alliées intimes dans mes heures de solitude. Lorsque que je recevais dans mon logis, mon équipe était toute la joie de l'innocence. Gare aux imprudences, car nous avions droit alors au nettoyage complet des sols ou des escaliers, à genoux avec une brosse métallique trempée dans un seau d'eau javellisée. C’était une vraie corvée, aucune d’entre nous n’aimait à l'accomplir. Laure, ma meilleure amie de ces instants temps-là, était brillante dans ses études, et parfaite dans les charades et les blagues. Elle possédait un savoir sur les animaux sauvages qui m’émerveillait. Elle me décrivait son milieu familial avec tant d’amour que j’aurai bien voulu la suivre, moi, chez elle ! Elle vivait entourée par des zèbres, des girafes, des éléphants et des lions, m’indiquant qu’ils étaient tous en semi-liberté. Ses parents s’occupaient de ce vaste domaine. Les visiteurs affluaient en été et c’était pour cela qu’elle, elle était ici. Comme elle aurait préféré participer à tous ces spectacles de nuit ! Comme elle aurait préféré regarder cette magie qui se filait au travers des étoiles ! Une nuit dans le dortoir, nous étions restées à discuter à voix basse pour ne pas déranger les copines. Elle me contait son bonheur, ses amis, son école et nous parlâmes de coquetterie, de vêtements et des garçons, mais ce dernier sujet, toujours en secret ! L'heure tardive,  nous indiquait qu'il était temps de se coucher, ni l'une ni l’autre ne trouvait le sommeil.  Ce fut alors qu’elle me proposa de prendre une bouffée d'oxygène en se rapprochant de la fenêtre. « Regarde ! Je suis comme un hibou ou une chouette. Non, je veux être une chauve-souris. ». Une frayeur me gagna voulant la retenir, mais elle avait disparue, disparue dans le vide. Que s'était-il passé? Où était-elle ? Comment regagner tranquillement mon lit ? Comment pouvais-je fermer les yeux et faire semblant de dormir ? J’avais sûrement dû rêver, car aucune autre jeune demoiselle ne s'était réveillée. Un mauvais rêve sans doute, oui c'était cela, j’en étais sûre, un mauvais rêve. J’entendais le bruit du silence, puis un cri, un son là tout près de moi, une résonnance en moi. Je criais de tout l’air de mes poumons, dans tous les dortoirs et les couloirs pour avertir de ce que j’avais vu. J’avais réveillé les grandes comme les petites. Je courais dans tous les sens. Je ne savais plus où. Je suffoquais. Le mal me gagnait. Je tremblais. J’étais affolée : « Elle est... elle est là ! En bas, gisante…Elle est mon...montée sur le re...rebord de la fe...fenêtre et elle a disparue ! ». Mon langage ne s’était pas amélioré, plus mes peurs grandissaient et plus j’entrecoupais tous les mots.

 

      Le lendemain matin, le dortoir fut tout chamboulé. Les monitrices tirèrent brusquement les draps des endormies pour les secouer de leur nuit. Il était tôt, très tôt, le soleil n'avait toujours pas montré ses beaux rayons. Les petites filles avaient  peine à se lever,  le sommeil les tiraillait encore. Il fallut faire vite,  tout vite. Déjeuner vite. Descendre vite. L'agitation générale était à son comble, toutes étaient agitées après cette étrange action de la veille qui bousculait cette matinée estivale. Je compris, soudainement que je n’avais pas rêvé. Je savais maintenant que le songe était réalité. Ce fut le défilé des parents. Les unes après les autres, nos amies s'en allaient après s’être donné un dernier baiser.

      Nous, enfants de l'orphelinat, devions nous ranger deux par deux dans le hangar à vélos, sans aucune possibilité de leur adresser nos derniers adieux, sans aucun retour. Nos larmes coulaient abondamment sur nos joues, comme si que l’on s’était donné le mot. Lorsqu'une des cheftaines, accompagnée de sœur Thérèse,  s'approcha de moi : «  Nous savons que tu étais avec elle, une des filles du dortoir vous a vu ». Un froid parcourut ma peau, le rouge d'un coquelicot teintait mes joues et mes jambes se mirent à trembler, à flageoler, à me lâcher, j’allais tomber. Gentiment, en  me tendant un verre d'eau et un morceau de sucre, elle me fit m’asseoir sur un banc de couleur pin verni.

      — Tu ne dois rien dire, faire comme si tu n'avais rien vu. Ses parents nous ont indiquée sur sa fiche de renseignement, qu'elle se levait la nuit, tournait en rond, puis retournait se coucher. En outre, elle parlait seule, comme si qu’elle voyait des anges. Elle était somnambule...

 

      Un vent glacial prenait place, je ne pouvais croire en cette catastrophe. Comment avais je pu lui parler, partager ses derniers moments? Tout cela était impossible et incroyable, un vrai cauchemar. Pourtant la vérité était bien là. J’essayais de me raisonner, mais en vain, je ne trouvais aucune solution à mon chagrin. Derrière le carreau, je vis apparaitre la famille de Laure, j’eu le désir de les embrasser, mais la grande porte resta fermée. Un flot de larmes déferlait sur mon visage, une rage contre la vie m’envahit.  Cela en fut fini à jamais des vacances dans cette colonie.

      Tout était rangé et plié. L'instant de l'appel arrivait, le temps était venu de reprendre la route. Avec  tristesse nous montâmes dans le car qui nous reconduisit vers l'orphelinat. Ce fut sans doute l’été de ma jeunesse la plus terrifiante. La mort pour la première fois avait frappé à la porte. Mais, la vie continuait,  il fallait avancer.

 

      L’institut, en ces mois de tristesse, semblait ne plus avoir d’habitants, ne plus recevoir les cris d’enfants. Sages comme des images, était le mot donné, jamais jeunes filles n’avaient été aussi obéissantes ! Chacune parlait à voix basse de cette nouvelle année d’étude qui approchait. Les préparatifs de la rentrée scolaire étaient l'enjeu de toutes les conversations. A tour de rôle,  nous étions convoquées pour la distribution de nouveaux vêtements. « Numéro 33, où te caches-tu ? », mon nom était aussi celui du numéro 33. Tantôt les sœurs et monitrices m’appelaient par mon prénom « Flore » mais la plupart du temps « numéro 33 ». A Chaque fois qu’elles me désignaient ainsi j’étais prise de mal de ventre et de maux de tête ! Je n’existais plus. Etais-je un animal, étais-je un numéro ou étais-je une fillette ? Notre trousseau comportait une seule paire de chaussures basses marron,  un peu dures à nos pieds,  et une paire de chaussons. En réalité, nous étions toutes habillées de la même façon : jupe bleue marine pour l'école et jupe gris clair assortie d’un léger pull  rose pour le dimanche. Tous mes vêtements était marquait par une étiquette : Numéro 33! Nous étions ravies du peu que nous possédions, et toutes vraiment heureuses, enfin presque toutes. Nos classes avaient  de petits bureaux avec des encriers encastrés. Les tâches ou les pâtés étaient proscrits et punis. Il arrivait très souvent d'en avoir plein les doigts ! La courte prière du matin,  avant la première leçon,  faisait parti de notre rituel quotidien. Celle du midi, moins drôle, nous semblait interminable quant à celle du soir, nues, devions être agenouillées au pied de notre lit, et gare à celle qui fermait les yeux ! Avec vigilance, les sœurs inspectaient nos habits. Tous nos les sous-vêtements sales atterrissaient sur la tête des propriétaires ! Les moindres chuchotements ou pleurs devaient se terminer par des tours de cour, en été comme en hiver, qu’il neige ou qu’il pleuve ! Trop d’agitation nous valait des coups de règles en fer sur nos mains tendues. Hormis, ces corrections, rien d’autre ne nous était donné pour remplacer l’amour de nos parents. Il n’y avait de reproches pour quoique ce soit, il fallait juste écouter les sœurs, apprendre leur sagesse, leur religion, et les obéir à la lettres, sinon c’était l’enfer !

 

      A l’approche de Noël,  que de préparatifs pour les chants ! Même les chaussures se devaient d’être bien cirées et rangées dans cette grande salle théâtrale où se dressait majestueusement un immense sapin brillant de mille lumières et de mille feux, et scintillant dans toute sa splendeur dorée ! J’avais été choisie parmi le groupe pour être  devant la procession et porter l’ange en cire qui représentait Jésus. Je devais déposer ce dernier le plus délicatement possible dans la crèche lors du chant final, en avançant très lentement au milieu  de l'allée centrale de l’église,  sous les chœurs entonnant les merveilleuses chansons de Noël. Mon cœur palpitait et tressaillait d’émotion. Mes larmes piquaient mes yeux. J’étais fière ce soir là, oui j’étais très fière ! Après la messe de minuit nous avions droit à un grand bol de chocolat chaud, à une clémentine et un croissant. En tapant des mains, Sœur Suzette nous faisait signe pour quitter la table: « Vite, mesdemoiselles, au lit ! Dépêchez-vous !». Dans le silence absolu de cette nuit noire de Décembre, nous regagnâmes nos dortoirs respectifs, de grandes salles dans lesquelles étaient installés des lits en fer gris comme ceux de l’armée que recouvrait une couverture vert kaki. Chacune de nous n’avait pour mobilier qu’une chaise sur laquelle on déposer ses vêtements du jour. Des armoires communes en ferraille blanche  étaient disposées contre les murs.

 

Les lendemains des jours de grande fête, après la messe, dans la cour, les couloirs, le réfectoire, ce n'était qu'une envolée de rires, de sourires échangés. Sans bousculades et en file indienne, nous nous rendions devant cette salle vénérée d'un seul jour,  et nous attendions avec impatience l'ouverture de ses portes. Chacune d'entre nous cherchait hâtivement sa chaussure qui reluisait dans la pénombre. Une superbe peluche, un agneau, m'attendait. Merveilleux, c'était exactement ce que j'avais demandé, non pas au père Noël, mais aux sœurs, sur ma liste à choix unique ! Sœur Marie-Françoise avait bien du mal à matait nos turbulences. Elle se mit à frapper dans ses mains si fortement qu’un calme soudain s’abattit dans la salle. Elle put enfin prononcer quelques mots : « Mesdemoiselles, accordez moi toute votre attention, s’il vous plait ! ». Elle se déplaçait telle une bise légère qui, en me frôlant, caressait mon visage. Accompagnée d’un regard joyeux, elle nous saisissait les mains à tour de rôle, nous entrainant dans une grande farandole. Dans cette danse effrénée, nos souffles n’étaient plus qu’un murmure. Sur son invitation nous nous asseyions.

      « Mes enfants, quelle bonne nouvelle en cette journée de Noël ! » Ainsi commençait le discours de Madame la directrice. «  Nous avons collecté beaucoup d’argent lors de notre dernière kermesse, remercions notre créateur Dieu ! La direction a pensé de vous en faire bénéficier en partie. Voici notre décision : les petites comme les grandes, durant ces vacances d’hiver, vous partiraient une semaine complète à la Bourboule, la fameuse station de Ski Auvergnate ! » Des hourras et youpi s’élevaient en chœur. « Ce n’est pas fini. » rajouta sœur Laurence. « L’été prochain celles qui auront réussi leur année scolaire pourront partir en Corse. Le challenge est lancé. A vous de jouer, jeunes filles ! »

 

      Notre groupe « l’Oustalou » se leva pour applaudir. Nous étions toutes d’accord pour relever ce défi.

L’hiver s’annonça et cela sentait bon les vacances. La neige recouvrait le sol d’au moins cinquante centimètres d’épaisseur. Le car nous attendait, une petite foule de gens inconnus s’était rassemblée juste sur le côté. Une marche, puis deux, puis trois, et nous voilà bien installées. Il faisait déjà nuit, cependant aucunes d’entre nous ne dormait et les sœurs avaient bien du mal à contrôler notre excitation.

      — Allez, Bernadette, je te parie que c’est moi qui ferais le plus gros bonhomme de neige !  cria Caroline sans retenue.

      — T’inquiètes pas, moi, je monterai jusqu’en haut de la montagne !

      — Pfft ! N’importe quoi ! Qu’est-ce qu’elle nous raconte là, cette Véronique, toujours aussi vantarde, hein ? T'es même pas chiche !

      — J’plaisante ! Si on n’a pas le droit de déconner, ici ! Puisque c’est ça, je vous parle plus ! Voilà ! rétorqua Véronique qui avait juste sept ans.

      — Moi, je dé...dévalerai les pentes aussi vite que...que l’éclair !

 

      Alors que les kilomètres défilaient, nous dormions toutes en étant plus ou moins agitées. Les voix des Sœurs nous réveillèrent. Arrivées dans la matinée, nous étions toutes congelées. De grands bols de chocolats chauds nous attendaient. La première heure fût la plus fatigante. En réalité, nous avions un moniteur pour dix enfants. Il nous apprit tout d’abord à nous maintenir sur une paire de ski, ce qui ne fût pas une mince affaire. Bien sur, notre rêve de grimper tout en haut de la montagne s’écroula. Skier en fin de compte n’était pas si facile. Pour avoir la première étoile, il fallait savoir monter, comme sur un escalier, une pente en plantant le côté du ski gauche et celui de droite dans la neige, plier les jambes, soulever les skis et avancer. Il m’était impossible de réaliser ce challenge ! Mes pieds s’évadaient toujours des chaussures montantes. Cela était trop dur ! Le moniteur me criait sans cesse dessus. Ces vacances à la neige étaient devenues une horreur, elles n’étaient plus des vacances tranquilles. Nos dortoirs donnaient en face de ceux des garçons, nos repas étaient pris en commun et nos soirées furent partagées ensemble. L’ambiance battait son plein. Des jeux de dames, ou de l’oie furent à notre disposition. Pour la première fois, j’étais heureuse et mon cœur battait la chamade lorsque je m’asseyais à côté de Dan, jeune garçon, grand, brun et dont sa famille ne ressemblait aucunement à la mienne. Il me racontait l’amour de ses parents. Que de douceur dans ses mots. Il me détaillait les bonsoirs et les bisous donnés par sa mère. Savait-il qu’il avait une grande chance d’être aimé ainsi ? J’aimais à l’entendre. J’aimais le regarder, j’aimais son allure svelte. Il  défilait sur la pente enneigée tandis que moi j’avais bien du mal à mettre un ski devant l’autre. Lorsqu’il me regardait avec son beau sourire, je fondais comme cette belle poudre blanche. La première étape me passa sous le nez. Les cours étaient trop stricts. Alors on me plaça à la luge. Que du bonheur cette luge ! Personne pour me réprimander, et je réalisais les plus beaux bonhommes de neige. J’adorais m’allonger sur ce tapis poudreux le visage tourné vers le soleil. J’étais bien. J’étais aux anges. Avec Delphine et Carole tout se terminait en bataille de boule de neige. La félicité nous gagnait. Le dernier jour, nous partîmes visiter le village. Nous ne nous étions pas aperçu qu’il y avait autant de monde. Mais que faisaient-ils devant les devantures des boulangeries ? Sœur Bernadette entra dans l’une d’elles et lorsqu’elle en ressortit, elle tenait à son bras un sac énorme. Comme des poussins nous l’entourâmes. L’allégresse était à son comble lorsqu’elle nous distribua des croissants aux myrtilles. L’heure du retour sonnait, mon cœur était triste de quitter Dan, il était le seul à ne pas s’être moqué de moi.

 

Depuis que j’étais devenue une enfant sans famille, mes mots ne voulaient plus sortir de ma gorge. J’avais encore du mal à parler correctement. Je bégayais. Ce n’était pas drôle du tout d’être toujours la risée des autres ! En classe, durant le cours de français, c’était terrible surtout lorsque la maîtresse me demandait de lire à haute voix.   

      — Oh ! La menteuse ! Regardez la quéquette compter Florette avec ces que...que… 

       C’était le pire de ce que je pouvais entendre durant les récréations. Mais à la longue,  je m’étais habituée à ces moqueries, tant et si bien que je devins muette comme une carpe.

 

      Un jour, je fus convoquée dans le bureau de la directrice. Elle m'annonça qu'un couple sans enfant, Mr.et Mme Bertrand, était désireux de me rencontrer. Elle m’expliqua que j’avais de la chance d’avoir été choisie.  Il avait du faire face à beaucoup de démarches administratives. Deux fillettes avaient retenu leur attention, Patricia, et moi, Flore. Ces gens très respectés  bien placés professionnellement. Lui, Mr Bertrand, directeur principal de l’EDF, et Mme Bertrand Directrice du conservatoire de Moulins. Ils avaient demandé l'autorisation de me faire vivre une journée complète à l'extérieur de l’orphelinat. Les sœurs me vêtirent d’un pull  à col roulé rose,  d’une robe chasuble grise, pour la première fois d’une paire de collant blanc et de chaussures noires brillantes qui ne me faisait pas mal aux pieds. Ils m’invitèrent dans un chic restaurant. J’observais tout afin de raconter à mes copines cette journée inoubliable dans ses moindres détails. Les tables furent recouvertes de deux nappes de couleurs différentes, les assiettes avaient des bordures dorées, les couverts eux-aussi étaient dorés. Mais à quoi servaient toutes ces fourchettes et ces couteaux qui entouraient la mienne ? L’après-midi, bien assise dans un fauteuil en velours, nous écoutâmes le concert de musique classique diffusé à la télévision tout en dégustant une bûche de Noël aux marrons glacés. J'étais doublement gâtée et en rentrant le soir vers cinq heures je distribuais à mon groupe les nombreux chocolats fourrés qu'ils m'avaient donnés. Je partageais mes quelques jouets, mes livres et ma bonne humeur. Jamais journée de Noël ne fut aussi belle !

     

      Béatitudes en mon cœur ! Béatitudes ! Je voyais que j'étais aimée.

 

      À cette époque, la Bible devint mon livre de chevet. Je voulais tout savoir, tout connaitre de cet immense chemin de la vie, depuis le commencement des temps. J’étais captivée, fascinée par la Genèse. Tant d’époques, tant de gens sur notre terre ! Ce qui me plut le plus et qui me parut le plus extraordinaire chez l’homme fut le nombre d’années de vie, cent ou même deux cents ans! Comment pouvaient-ils vivre aussi longtemps ! J’avais l’impression de lire des contes de fées ou de sorcières.  Très tôt vers sept ans, j'écrivais des prières, des poèmes que je lisais à haute voix parfois à la demande de sœur Sylvie, chargée de notre éducation religieuse, dont elle était heureuse d’avoir la tâche. Elle nous lisait les vies de Moïse et de Jésus avec tant d'amour que mon cœur en débordait de joie. Un soir, elle nous fit la surprise de nous installer dans le bâtiment où se tenait le théâtre. Des chaises avaient été installées comme dans un cinéma. Les volets furent fermés et les lumières éteintes en donnaient plus l’atmosphère. Nos yeux grands ouverts distinguèrent dans le fond de la salle une grande toile blanche tendue en guise d’écran. D’un tour de magie, elle fit de cette pièce comme une vraie salle de cinéma. Nous en étions toutes éblouies. Les secondes paraissaient interminables à attendre la magie, quand soudain des images nettes apparurent, ce fut un film sur la vie de Saint François d'Assise. J’étais subjuguée par ce Saint homme miraculeux. Cette  nuit là, un son aigu perturba mon sommeil léger, je crus entendre le retentissement des clochettes des lépreux qu’ils devaient agiter en entrant dans une ville, à tel point que je pris ce rêve pour une réalité ! Assise sur mon lit, les yeux écarquillés je cherchais ce bruit étrange. Avais-je rêvais, plus aucun son ne se fit entendre.

 

      Une année, nous allâmes en excursion à Lourdes. Les prières, les veillées aux chandelles, la visite de la maison de Sainte Bernadette de Soubirous, la grotte, m'envahirent d'un doux mystère. La procession aux flambeaux qui se déroulait dans le soir à la nuit tombée eut un effet de magie sur toute ma personne.  Je voulus à cet instant devenir sœur, moi aussi. Elles refusèrent, prétextant que je n’avais pas l’âge, et pourtant, je sentais tout au fond de moi brûler une flamme ardente.

      Mon côté joviale, boute-en-train et surtout garçon manqué  m’a valu quelques punitions. J'étais de corvée de nettoyage des poubelles. Là, ce n’était pas rigolo, car il fallait vider toutes les grandes poubelles et les laver avec des cailloux. Mais Sœur Marie-Louise, qui avait un grand cœur, venait me voir pour me dire de ne plus recommencer,  tout en me donnant des bonbons qu'elle avait cachés sous son tablier gris foncé qui ne laissait apparaitre que le bout noir de ses chaussures, semblables à des galoches. Durant les après-midi de printemps, nous jouions dans la grande cour, soit à la balle au camp ou à chat perché. J’aimais beaucoup les jeux de balles, comme au cirque. Avec adresse, j’en lançais trois les unes derrière les autres, et mes camarades éblouies s’installaient tout autour de moi pour regarder voltiger ces légères bulles de couleur verte ou jaune. Comme j’étais coquine, je voulais jouer un tour à l’une des sœurs. Alors je me  cachais, et je visais, avec précision, le haut de sa cornette quand elle passait. Elle tombait pilepoil dedans ! Nous riions toutes de cette extravagance. J’aimais taquiner sœur Sylvie, la plus jeune d’entre elles. Elle finissait toujours par me retrouver, et cela se terminait en punition : des colonnes de verbes à copier, la plupart du temps.

 

      Une chipie, une vraie chipie j’étais lors de nos jeux en plein air. Je me tenais debout sur un banc que j’avais pris soin de placer devant un rosier qui serpentait une barre métallique. Je sautais tout en agrippant la barre fleurie, et, plus je sautais et plus nous reculions la stèle. Les amies de mon groupe se joignaient allégrement à moi : Marie Joséphine, Martine, Bernadette, Noëlle, Nicole, Lorette, Annie, Véronique, Fannie, Renée, Monique, jusqu'au jour où je me suis retrouvée le dos cloué au sol. Je ne pouvais plus parler, tout était coincé dans ma gorge. Alors je fis un bref séjour dans leur hôpital, au premier étage, dans le service de l’infirmerie. Les sœurs n’étaient guère surprises de ma venue car à la période des vacances, je finissais toujours par faire un stage ici ! Grippe, mauvaise escalade, appendicite ou tout simplement quand je voulais avoir un peu plus d'amour, tout se terminait ici dans cette petite chambre de quatre lits. J’étais choyée, dorlotée, avec gâteaux et bonbons sur mon chevet, et la musique d’un petit poste devenait ma compagne. C’était les seuls moments où je pouvais écouter les chansons modernes. Mais dès que j’étais remise sur pieds,  je dévalais à califourchon quatre ou cinq étages sur la jolie rampe verte,  et cela jusqu’au réez - de - chaussé ! Un jour, je ne m’étais pas loupée, et c'était à la buanderie que je me retrouvais. Cette fois là, je criais « au secours ! », j’avais beau me retenir aux barreaux que patatras je compris plus rien, juste un flou. J’avais eu beaucoup de chance, je m’en sortais avec des bosses et plein de jolis bleus. Ma fougue l'emporta pourtant, car en jouant au chat et la souris,  j'avais tellement couru que mes bras traversèrent les vitres de la double porte du théâtre, et ce fut la catastrophe. Seulement, je ne m'en étais pas rendu compte, mais lorsque mes copines me firent prendre conscience que du sang coulait sur mon visage, là je me mis à hurler de peur. J'étais la plus jeune alors les religieuses m'accordèrent des sourires de compassion...j’étais déjà prédisposée à faire des bêtises !

Elles m'aimaient et moi je les adorais.

La musique chantait dans mon cœur comme celle de Berlioz, Beethoven, Mozart, Liszt et bien d’autres qu’elles nous avaient appris à écouter, à déguster, à étudier.

     

      Tendresse de toutes les tendresses. Amour et Passion à l'infini.

      Mon cocon régna jusqu’à mes treize ans, âge où mes mots sortirent de ma bouche sans bégaiements et tout aussi naturellement que tout le monde.

      Années heureuses, années choyées ! Années d'insouciance et de bonheur !

 

      Le mauvais sort n'avait pas dit son dernier mot. Un soir, les religieuses nous rassemblèrent dans cette salle magique où j’avais déjà eu l’occasion de monter sur la scène à la fin de chaque année, où nous donnions des spectacles pour assurer la survie de l’établissement  par quelques dons de braves gens. Nous étions là, assises, aux aguets, à attendre le discours de notre directrice, Mme Lucile. On disait « madame » car elle était marié à Jésus nous disait elle d’un beau sourire. Serrées les unes contre les autres, les plus grandes entourant les plus jeunes de leur affection, nous sentions que l’heure n’était pas aux discussions basses, que ce moment avait une réelle gravité et était particulièrement important. Sur les visages de mes amies scintillaient des perles ruisselantes, des larmes, sur le mien aussi, dans l'ombre de nos doutes. Des bruits circulaient que l'orphelinat fermerait ses portes au début de cette nouvelle année, que les sommes financières recueillies n'avaient pas suffi à combler le manque d'argent pour acheter le bois de chauffage. Elles étaient toutes là, face à nous, sœur Lucile, sœur Marie-Louise, sœur Bernadette, sœur Thérèse et sœur D’Avila accompagnée de sœur Sylvie nous expliquant toutes ces difficultés, qu'elles toutes ne pouvaient trouver d'autres solutions que celle de clôturer la vie de notre établissement, que l'état ne pouvait donner plus d’argent , qu'il fallait céder la place pour une autre structure. Elle ajouta que tout allait s’arranger,  que pour les ainées un autre foyer les attendait, tout comme pour nous les plus jeunes. Certaines iraient travailler, d'autres continueraient leurs études. Plus elles élaboraient le futur, plus nous nous resserrions autour d'elles. Pour les plus jeunes, le départ fut étudié en fonction des places disponibles dans les familles d’accueil, pour les autres tout dépendrait des résultats scolaires. Je compris que pour quelques unes d'entre nous, des parents allaient venir les chercher pour les adopter. D’autres retrouveraient leur vraie famille, comme les Boulic. Elle insista sur le fait qu'il fallait bien se tenir, bien se présenter, bien parler, être sage afin d'avoir une chance de vivre dans ces vrais foyers. Plus rien de plus n’étaient dit. En file, nous regagnâmes nos dortoirs. Cette nuit là, on pouvait entendre le murmure inquiet des jeunes filles, cette nuit là, aucune ronde n’était faite. La sœur surveillante entendait juste le murmure des larmes.

      Nos dernières vacances d’été nous les passâmes au château du « Chatelard », près de Hauterive dans la Drome. Il nous offrait son charme, sa forêt et son ruisseau. C’était là que furent mes derniers rêves, mes dernières envolées. Le ruisseau en cette période devenait qu’un filet d’eau, mais cela suffisait à nos baignades.  « Flore, regarde cette tripotée de têtards !sœur Lucette m’a donné un seau et un filet, viens avec nous les capturer, nous étudierons leur comportement ! ». Tant de moments bienheureux  comme celui d’observer  des libellules.  Les devoirs de vacances étaient toujours à l’ordre du jour, sauf le Dimanche. Plus de sieste, nous étions grandes maintenant. Le goûter était maintenu. Nous n’étions plus par groupe, juste un ensemble de fillettes qui se réjouissait des heures libres et du temps qui passait. Qu’il était bon d’aller dans le village, même si cela nous coutait quelques écorchures provoquées par nos sandalettes, tant pis le régal était au bout : des bonbons ! Et comme ils étaient bons ces bonbons...Nous en prenions pour toute une semaine ! Une nuit nous avions eu la visite des chauves-souris. Sauve qui peut, oui ! 

      — Caches-toi vite, elles s’agrippent dans les cheveux ! disait Annie.

      — Par ici, Flore, sous le lit, tonnait Agnès.

      — Où, où...êtes vous ca...cachées ?

      — Par là, Flore, dans le placard, s’écriait Joséphine.

      — Non, la meilleure place est sous la couverture ou dans la salle d’eau ! Rétorquait Bernadette. 

 

      Ma tête était une vraie girouette, les petites bêtes nocturnes, elles, ne la perdaient pas. On les entendait se cogner dans les murs. Affolée, je grimpais sur une table. Brigitte, attirée par nos cris perçants, survint dans la chambre, alluma la lumière ce qui eut pour effet de faire partir à toute vitesse nos visiteuses. Etrangement, nous nous sommes senties sottes. Chacune d’entre nous regardait la position de terreur de l’autre. Puis ce fut des éclats de rires. Ah ! Que nous étions heureuses ! Hélas, les derniers jours touchaient à leur fin. Toutes, nous faisions semblant d’être gaies et pourtant avions le cœur lourd si lourd, nous savions qu’à la rentrée plus rien ne serait semblable. Le dernier discours de Sœur Suzette à propos de la fermeture provisoire de notre maison restait dans l’air de nos discussions. Il fallait bien l’admettre : cela en était fini. Nous serions toutes dispersées au quatre coins du monde. Cela, nous ne pouvions l’oublier !

     

       L’agenda fut bouclé, nous allâmes dans un premier temps passer un ou deux week-ends dans ces familles afin qu'elles puissent faire notre connaissance. Je refusais entièrement cette possibilité, car j'avais une famille, moi ! Mon père et ma mère, même si eux m’avaient abandonnée, moi je voulais toujours d’eux ! D’ailleurs, où étaient ils ? « Maman, j'ai besoin de toi ! Hurlais-je en mon cœur blessé.»

      Avant les jours fatals, les religieuses tour à tour, de leur mieux, individuellement, ou en groupe,  nous répétaient le même discours : « Dites vous bien, mesdemoiselles, que dehors, la vie n'est pas aussi belle que ce que nous avons pu vous donner. Il faudra vous accrocher, vous battre pour gagner votre place. Dehors, les mauvaises tentations, l'alcool, la drogue et peut être la prostitution vous guetterons, et vous serez  seules à les combattre. Continuez de vous aider les unes et les autres. Ne vous perdez pas de vue. Malgré notre spectacle de fin d'année, nous n'avons pas réussi à obtenir suffisamment d'argent pour faire face à toutes nos dépenses. Nous sommes donc au regret de vous annoncer que notre cher établissement fermera ses portes définitivement. Nous-mêmes, sommes appelées à être dispersées. Chacune de vous saura en temps voulu ce que nous lui avons choisi. Maintenant, regagnez vos dortoirs. ». Cette fois-ci ce fût la dernière nuit, aucun chahut ne se fit entendre. Dans la soirée, déjà bien avancée, notre accablement pesait lourd dans ce silence obscur. Mes pensées harcelèrent mon sommeil fragile. J'avais l'impression d'être devenue un objet à vendre ou à prendre.

      Afin nous aider à accepter notre avenir dans de bonnes conditions, un voyage en Angleterre nous fut offert dans des familles diverses durant une semaine. De longues heures de route à parcourir la France jusqu’à atteindre le port de Dunkerque. Pour la première fois, je vis la mer et je fus bercée par le roulis de sa douce musique. La traversée, d’un pays à l’autre, releva d’une autre magie. Le bateau qui avait plusieurs étages paraissait minuscule à côté de cette étendue d’eau dont le bleu se confondait avec le ciel. On nous avait regroupées dans une cabine commune qui donnait directement sur le pont. Il nous était formellement interdit de franchir la porte du milieu, d’ailleurs des gardes la surveillaient. Plusieurs d’entre nous eurent le mal de mer. Cependant, tout fut vite oublié à l’approche de la tour de Londres qui se dressait, magnifique, devant nos yeux grands écarquillés. Les familles d’accueil étaient sur le quai à nous attendre. Chacune de nous portait un écriteau avec son nom respectif. Timidement, je m’approchais de celle qui allait provisoirement m’accueillir. L’homme et la femme étaient accompagnés d’une jeune fille de mon âge qui se présenta sans aucune hésitation sous le nom de « Sharon ». Balbutiant quelques phrases de politesse en anglais que l’on nous avait appris, j’avais l’impression de réciter le plus parfaitement possible ma leçon : « hello, ma’am, sir, i am really happy to spend a few days with your familly ans i thank for your welcome. - bonjour, madame, monsieur, je suis très heureuse de passer quelques jours au sein de votre  famille et je vous remercie de votre accueil ». Gentiment, ils prirent ma valise, la déposèrent dans le coffre, puis m’invitèrent à l’arrière de leur véhicule.  Sous un ciel grisonnant, la voiture filait de Londres à Brighton. J’étais surprise de leur façon de conduire avec leur volant à droite. Durant le court voyage, ils se présentèrent : lui, Monsieur Matthew Johnson, elle, Suzana et leur fille Sharon. Tous les deux travaillaient dans la banque Barclays. Sharon poursuivait des études afin d’obtenir son brevet tout comme moi. La jeune fille m’expliqua que durant mon séjour je participerai à l’une de ces journées de cours, car elle, n’était pas en vacances. Discrètement je la regardais, elle avait de grands yeux noisette et ses cheveux bruns étaient longs et frisés. Elle portait une jupe plissée comme les écossais. Leur maison apparut tel un havre de paix au milieu d’autres maisons identiques à la leur. Une belle chambre bleutée m’avait été préparée. Après un repos bien mérité, mon premier repas familial fut servi : Toasts grillés, salade verte, viande et chips, sans oublier la sauce confiture et pudding ! De quoi tenir trois jours ! Le petit déjeuner fut mon régal : Pain de mie à volonté, thé, confitures, miel garnissaient la tablée.  Tous les matins, je prenais le bus qui m’emmenait à l’école linguistique, l’apprentissage de l’anglais me parut facile, nos cours furent donnés de façon ludique et ne manquaient pas d’attraction ni de divertissements.  A midi, je regagnais la demeure d’accueil ou Sharon m’attendait pour de longue course dans le pré. Nous nous allongions dans l’herbe à peine humide, nous nous cachions pour observer ses amis jouer au ballon, puis avec joie nous nous mêlions à eux jusqu’au repas du soir, à cinq heures. Une après midi, avec la famille nous allâmes au bord de la mer. Pour moi, elle était gelée mais pour eux ce fut un réel délice. Ah! Ces anglais alors ! Se baigner dans l’eau quasiment froide mais quelle idée ! Le seul Dimanche passé ensemble, ils m’emmenèrent visiter le Palais Buckingham à Londres. Que de précieux joyaux ! Un édifice d’une grandeur inimaginable, construit au Moyen-âge, résidence des familles royales, mais toute fois moins beau que notre château de Versailles ! Cette semaine de détente, me fit oublier le retour. Moi, Bernadette, Annie, les copines savaient que tout avait une fin. Hélas !

     

      Durant notre absence, tout avait été fermé. Dans la cuisine, seules restaient les grandes casseroles. Dans les étages des grands sacs noirs jonchaient le sol. Quant aux chambres, tous les matelas étaient retournés, nos box vidés. Il ne restait plus que le premier étage où avaient été installés des lits de fortunes et de grandes tables pliantes pour les repas. Nous ressentions toutes un grand désespoir. Colette, Joséphine, Caroline, qui n’étaient pas parties avec nous, elles aussi avaient déjà disparues ! La distribution de nouveaux parents, de nouvelles structures avaient commencé. L’angoisse et la curiosité faisaient battre nos cœurs. Les sœurs redoublèrent de tendresse en nous appelant. La liste était longue, des prénoms suivaient les noms des familles adoptives. Nous étions face à face, adultes, enfants. Eux nous avaient choisies, nous non. « Flore, toi tu va avec Madame Desportes. » je sursautais, endormie. Je scrutais cette femme, qui se tenait là, en face de moi. Sa silhouette me fit reculer d’un pas. « Non, je ne veux pas, mais où es tu maman ? C’est toi qui devais venir me chercher ! ». Sœur Louisette me poussa gentiment. Elle chuchota à mon oreille des mots si tendres si rassurants que je finis par accepter cette main tendue. Son regard si triste me toucha. Son sourire pincé me figeait. Ses vêtements aussi noirs que sa chevelure...elle était tout en noir de la tête au pied et j’eus peur. Elle m’invita, d’un ton grave, à monter dans sa voiture qui elle aussi était de couleur noire. Noir que du noir ! Mais qu’avait cette femme ? Pourquoi autant de mystère ? Elle roulait sans m’adresser la parole, j’apercevais juste un éclair de ses yeux lancé dans le rétroviseur intérieur. Mes deux mains posées sur mes jambes trahissaient mon inquiétude, mais elle ne s’en apercevait pas. Arrivées à bon port après avoir effectué plusieurs lignes droites, virages à droite, virage à gauche, une vieille femme nous attendait sur le trottoir, en agitant ses bras. Elle me semblait impatiente de me voir. C’est elle qui m’ouvrit la porte de ce que serait désormais ma nouvelle demeure. La maison était austère, mais les meubles de style rustique soulignaient la culture de ces deux femmes. Après un repas copieux Mme Fournier, ma nouvelle maman, me fit découvrir toutes les pièces et j’eus le droit à un petit tour dans leur jardinet. Il était divisé en deux : le potager donnait sur la fenêtre de ma chambre et dans le jardin de plaisance il y avait une belle table ronde de jardin, un barbecue et des chaises longues. Hormis Monsieur et Madame Bertrand, je n’avais jamais vu autant de richesses. Je ne savais pas quoi dire devant ces gens. Pour rompre ce silence, la dame m’invita à une promenade dominicale. « Il fait froid, nous ferons juste le tour de la maison ». C’était cela sa sortie ! J’avais le désir de courir et je le fis. Je l’entendais crier derrière moi : « Reviens ici, Flore, reviens tout de suite, ici... ». Devant mon éloignement et mon entêtement à ne pas l’attendre, elle insista de plus belle : « fille de rien ! Reviens ici ». À ces mots, abandonnant ma fuite, je me retournais brutalement, paralysée. Immense fut sa colère. 

      — Jamais je n’adopterai une fillette telle que toi, aussi effrontée ! Il te faudra m’obéir ma petite ! Il te faudra m’aimer.

      — Ja...jamais tu ne seras ma...m

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