Chantal RODIER dit AURORE

Chantal RODIER dit AURORE

ARTISTE PEINTRE-6 Route d'Ambert-63940 Marsac en Livradois-06.28.43.73.10 cotée chez AKOUN

Articles avec roman : l'ecorchee vive catégorie

Publié le par AURORE
Publié dans : Roman : l'Ecorchée vive

 

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     Un château à Louchy-Montfand, près de Saint-Pourçain sur Sioule dans le Bourbonnais, faisait auberge de vacances durant tout l’été. L’histoire de cette commune remonte à bien des temps en arrière. C'était un lieu sacré, druidique à l'époque gallo-romaine, lieu fortifié quelques mois après la mort de Charlemagne. Pour se protéger du pillage et de la famine, les portes de ce domaine s'ouvrirent aux habitants. Ils demeurèrent en son sein durant une période de deux cent cinquante années environ, accompagnés de leurs animaux domestiques. Quelques preux chevaliers en quête du saint Graal vinrent se reposer en ces lieux. La France ensanglantée par les guerres de religions  le détruisit. Depuis sa rénovation, le lieu-dit décida que ce beau logis accueillerait des enfants démunis afin de leur offrir quelques semaines de vacances, mais aussi des enfants dont les familles posséderaient un certain avantage financier.  

 

     Les sœurs avaient du louer tout un bus rien que pour nous. Depuis plusieurs semaines, elles s’afférèrent aux bagages de chacune. Le mois de Juin était consacré dan le temps libre à l’essayage. C’était très drôle, très existant, très jovial, très intense. Nous étions toutes excitées et nos chères gardiennes avaient du mal à nous soutenir, cependant elles jouaient le jeu avec nous. Un maillot de bain trop grand, cela ne faisait rien, une petite retouche et il était à notre taille. La robe grise du dimanche laissait place à une belle robe si soyeuse qu’on aurait cru de la vraie soie et tellement jolie dans ses tons roses ou jaunes. Zina, qui était plus réserve que moi, restait éloignée de notre groupe, souvent je croisais ses yeux et j’avais l’impression qu’ils me fuyaient. Peut-être savait-elle plus de choses que moi sur papa et maman ? Où peut-être pensait-elle à notre frère ou à notre petite sœur ? Je n’arrivais jamais à lire dans son cœur. Moi, mes yeux étaient remplis de larmes du bonheur. Dans les siens, celles de tristesse en coulaient. Shorts, tee-shirts, sandalettes en plastiques remplissaient des valises entières. L’heure du départ enfin sonna, un vrai capharnaüm ! Notre arrivée fut chaleureusement fêtée par les jeunes filles venues des quatre coins du monde. Très vite, les monitrices répartirent les enfants dans des groupes dont chacun portait un nom comme « l'oiseau bleu » ou « soleil levant ». C'était très important car, à l'appel du matin, avant d'aller au réfectoire,  au moment où l’énorme cloche retentissait,  les files se regroupaient  en chantant un joli garde à vous. Bernadette, Christine, Marie-Joséphine, Céline, Caroline,  tout en jouant à chat-perché, s’exclamèrent en chœur.

     « Flore viens avec nous, allons ! Faisons avec Patricia et Bernadette le tour de ce magnifique endroit. Allez viens ! » Lança Caroline.

     Sans qu’elles aient besoin de me le répéter deux fois, je me joignais allégrement à ce groupe des gais lurons.

     « Vite, visitons ensemble, j’ai hâte de me tremper la tête dans cette pataugeoire, même si l’eau est peu profonde, je me tremperai quand même ! 

     - Ouh – là, Florence, tu nous la joue courageuse, aujourd’hui ! Qu’est-ce que l’on va passer de bonnes vacances, ici ! L’air est frais. Vous avez vu le parc comme il est immense ? Et ce château, on dirait celui d’un grand seigneur du moyen-âge ! 

     - Mais pas du tout, Sylvie, on dirait plutôt celui de Montfan. Ah ! Au fait, il parait que plus loin,  à quelques kilomètres de nous se trouve également un vieux château. Il est tout en ruine. Parait- il qu’il est toujours habité. Il se nomme le château de Barbe-bleue, et vous savez, les filles, il semble même qu’il a enfermé plusieurs de ces femmes ici. 

     - N’importe quoi, ce que tu nous racontes là, Caroline !

     - Hum ! Moi je serai curieuse d’allez voir cela. Et si on...»

     « Mesdemoiselles, vous faites preuve d’obéissance, à ce que je voie, filez vite au réfectoire, avant que Sœur Brigitte, la directrice, vous punissent ! »

     Peu importait, nous verrions tout ceci plus tard. Pour l’instant, nous ne pensions qu’aux bonnes choses à déguster. Quel bonheur ! Pain chaud et confitures de fraises ou d’oranges ornaient les tables sur lesquelles nous attendaient de beaux bols blancs pleins de chocolat chaud. Les matinées s'écoulaient tranquillement, remplies par des activités diverses et variées. J’appréciais l’instant d’ouvrir le cahier de vacances, car il y avait toujours une histoire ou un conte qui me ravissait. Toutefois, j’éprouvais quelque chagrin lorsque mes amies écrivaient à leurs parents, car ma page, à moi, était toujours vide, n’ayant aucun parent ni adresse de destination. Pour cacher mon chagrin, je faisais semblant d’adresser un courrier avec une entête vide. L'après-midi, nous nous reposions dehors, allongés sur nos serviettes de bain, bien à l'abri de grands chênes. La sieste était aussi sacrée que la messe. Je murmurais à qui mieux mieux comme un petit poussin. Oh ! Je n’étais pas de celle à qui l’on donne une part au chat, tellement ma langue se déliait. Enfant très vive, je tournais la tête à plus d'une de mes cheftaines. Les arbres furent ma maison, je m’amusais à grimper au plus haut, sans me rendre réellement compte du danger encouru. Monter jusqu'à en atteindre la cime fut mon obsession! Je n'étais qu'une plume qui voyageait dans l’espace infini des cieux, mes yeux se confondaient d'admiration devant la forme des nuages, tant elle semblait laisser deviner des ombres qui parfois me paraissaient familières. Je m’amusais à découvrir,  dans leurs formes, hommes, femmes ou animaux. Tout cela avec une imagination débordante, j’inventais des histoires de princesses ou d’ogre. Les monitrices me cherchaient partout en criant mon prénom. Je ne bougeais pas d'une once afin de ne point me montrer. J’étais si bien, si loin, si haut ! Dès qu’elles m’attrapaient, j’étais sévèrement punie, reléguée à éplucher des tonnes de pommes de terre, ou bien les bras sur la tête durant de longues minutes, des heures même, sans parler ni boire ni  goûter, privée de baignade dans l'unique pataugeoire du pré. Malgré tout, je gardais le sourire aux lèvres, trouvant aucune importance à cela car j’avais passé un agréable moment dans ces hauteurs,  tel un oiseau prenant son envol dans ce beau ciel bleu d’été.  

     Qu’elles étaient délicieuses,  ces heures libres  durant lesquelles je construisais des cabanes avec des branches de bois recouvertes de feuilles ! Les pierres que je ramassais me servaient de fauteuil pour recevoir mes invitées coloniales. Jouer aux indiens ou à chat et à la souris semblait convenir à mes cordes sportives. Toutefois, le silence, la lecture et m'allonger dans l'herbe en respirant l’odeur des boutons-d’or ou des pâquerettes et en claironnant : je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément,  jusqu’à épuisement des pétales, furent mes alliées intimes dans mes heures de solitude. Mon équipe était joie de l'innocence. Gare aux imprudences, car nous avions droit alors au nettoyage complet des sols ou des escaliers, à genoux avec une brosse métallique trempée dans un seau d'eau javellisée. C’était une vraie corvée, aucune d’entre nous n’aimait  l'accomplir. Laure, ma meilleure amie de ces instants, était brillante dans ses études, et parfaite dans les charades et les blagues. Elle possédait un savoir sur les animaux sauvages qui m’émerveillait. Elle me décrivait son chez elle avec tant d’amour que j’aurai bien voulu la suivre, moi, chez elle ! Elle côtoyait des zèbres, des girafes, des éléphants et des lions, me stipulant qu’ils étaient tous en semi-liberté. Ses parents s’occupaient de ce vaste domaine. Les visiteurs affluaient en été et c’était pour cela qu’elle, elle était ici. Comme elle aurait préférée participer à tous ces spectacles de nuit ! Comme elle aurait préférée regarder cette magie qui se filait au travers des étoiles ! Une nuit dans le dortoir, nous étions restées à discuter à voix basse pour ne pas déranger les copines. Elle me contait son bonheur, ses amis, son école et nous parlâmes de coquetterie, de vêtements et des garçons, mais ce dernier sujet, toujours en secret ! L'heure tardive,  nous indiquait qu'il était temps de se coucher. Ni l'une ni l’autre ne trouvait le sommeil.  Ce fut alors qu’elle me proposa de prendre une bouffée d'oxygène en se rapprochant de la fenêtre. « Regarde ! Je suis comme un hibou ou une chouette. Non je veux être une chauve-souris. » Une frayeur me gagna. Que s'était il passé? Où était-elle ? Comment regagner tranquillement mon lit ? Comment pouvais-je fermer les yeux et faire semblant de dormir ? J’avais sûrement dû rêver, car aucune autre jeune demoiselle ne s'était réveillée. Un mauvais rêve sans doute, oui c'était cela, j’en étais sûre, un mauvais rêve. J’entendais le bruit du silence, puis un crie, un son là tout près de moi, une résonnance en moi. Je criais de tout l’air de mes poumons, dans tous les dortoirs et les couloirs pour avertir de ce que j’avais vu. J’avais réveillée les grandes comme les petites. Je courais dans tous les sens. Je ne savais plus où. Je suffoquais. Le mal me gagnait. Je tremblais. J’étais affolée « Elle, elle est là ! En bas, gisante…Elle est montée sur le rebord de la fenêtre et elle a disparue ».

 

     Le lendemain matin, notre dortoir fut tout chamboulé, brusquement, les monitrices tirèrent nos draps. Il était très tôt, le soleil n'avait toujours pas montré ses beaux rayons. Les petites filles avaient  peine à se lever,  car le sommeil les tiraillait encore. Il fallut faire vite,  tout vite. Déjeuner vite. Descendre vite. L'agitation générale était à son comble, toutes étaient agitées après cette étrange action de la veille qui bousculait cette matinée estivale. Je compris, soudainement que je n’avais pas rêvé. Je savais maintenant que le songe était réalité. Ce fut le défilé des parents. Les unes après les autres, nos amies s'en allaient après avoir donné un dernier baiser. Nous, enfants de l'orphelinat, devions nous ranger deux par deux dans hangar à vélos, sans aucune possibilité de leur dire au revoir. Les larmes coulaient abonnement sur nos joues, comme si que l’on s’était donné le mot. Lorsqu'une des monitrices accompagnée de sœur Thérèse  s'approcha de moi : «  Nous savons que tu étais avec elle, une des filles du dortoir vous a vu. ». Un froid parcourut ma peau, le rouge d'un coquelicot teintait mes joues et mes jambes se mirent à trembler, à flageoler. Gentiment, en  me tendant de l'eau et un morceau de sucre, elles me firent asseoir sur un banc de couleur pin verni. « Tu ne dois rien dire, faire comme si tu n'avais rien vu. Ses parents nous avaient indiquée dans sa fiche de renseignement, qu'elle se levait la nuit, tournait en rond, puis retournait se coucher. En outre, elle parlait seule, comme si qu’elle voyait des anges. Elle était somnambule....» Un vent glacial prenait place, je ne pouvais croire en cette catastrophe. Comment avais-je pu lui parler, partager ses derniers moments? Tout cela était impossible et incroyable, un vrai cauchemar. Pourtant la vérité était bien là. J’essayai de me raisonner, mais en vain, je ne trouvai aucune solution à mon chagrin. Derrière le carreau, je vis apparaitre la famille de Laure, j’eu le désir de les embrasser, mais la grande porte resta fermée. Un flot de larmes envahissait mon visage, une rage contre la vie s’installa moi.   C’en fut fini à jamais des vacances dans cette colonie.

     Tout était rangé et plié. L'instant de l'appel arrivait afin de reprendre la route. Avec  tristesse nous montâmes dans le car qui nous reconduisait vers l'orphelinat. Ce fut sans doute l’année de ma jeunesse la plus terrifiante. La mort pour la première fois avait frappé à la porte. Mais, la vie continuait, et il fallait avancer.



 

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2- L’orphelinat bien-aimé

 

 

 « Féliks! Féliks ! Reviens-moi ! »                                                                   

 

Un ruisseau coulait de mon cœur à la pensée d'être éloignée de mon frère Féliks, hébergé dans un centre pour garçons, à Yzeure dans l'Allier. Nous étions distants d'environ vingt kilomètres. Tout nous séparait maintenant. Des hommes  prirent d’assaut son bras sans que j’eusse le temps de l’embrasser. J’avais l’impression de perdre la tête, que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve et qu’il me reviendrait bientôt. Le conducteur m’invita à regagner le minibus qui nous avait conduits jusqu’ici. Le trajet fut sans paroles. 

     Ce fut à l'orphelinat qu’elles m’emmenèrent avec ma grande sœur Zina, l’aînée des filles. Quand à ma petite sœur Eva, elle fût placée dans une famille d'accueil à la campagne, située à une trentaine de kilomètres de nous. La bâtisse était entourée de grands murs blancs, un portail gris en assurait l'entrée principale. Il y avait bien une deuxième entrée, plus petite, mais celle - ci était destinée aux camionnettes d’épiceries, de fuel et de matériels divers. De plus,  il y avait toujours le gardien, d’allure mince et au regard terrible, qui surveillait, posté au portillon verdâtre, rendant difficile une quelconque échappatoire de ce lieu béni.

 

     Dès l'accès dans cette maison à plusieurs étages, je fus fascinée par ses immenses façades blanchâtres. La cour carrée, un terrain  sobre avec deux rangées de châtaigniers semblait receler des mystères. Sur la gauche, une petite demeure attendait les plus grandes, sur la droite se trouvait une salle qui servait à tout et à rien : aux rassemblements, aux temps des lectures, à la préparation des chants pour la messe du dimanche, aux jeux et à l'heure des devoirs. L’'extraordinaire était là, devant mes yeux,  tel un précieux trésor qui bondissait dans mon cœur ; un plancher, surélevé d’une estrade avec de vrais rideaux couleur bordeaux, un théâtre, un vrai un théâtre ! A cette vue, la joie gagna tout mon être, et des frissons parcoururent mon corps. Ce n’était pas un endroit comme les autres, ici régnaient l’équilibre et la paix. L’éducation des sœurs de la visitation, rue de Villars à Moulins, congrégation fondée en 1616 par  Sainte Jeanne-Françoise de Chantal sous François de Sales, et repris à sa mort en 1622 par Saint Vincent de Paul, premier supérieur des Filles de la Charité dont dépendait l’orphelinat,  palliait ce manque affectif. Ces dames revêtaient de longue robe noire que recouvrait un grand tablier blanc. Elles étaient coiffées de cornettes faites avec du drap très solide et rigide, qui ornaient leur chef et étaient pliées d'une certaine façon dont elles seules connaissaient le secret. Elles offraient leur cœur, leur vie entière à Jésus. Elles se mariaient avec Dieu, disaient-elles. Haute comme trois pommes, je voulais les aider de mon mieux. L’idée me vint de prendre mon urine pour en laver les portes, elles aussi prenaient un liquide jaune pour faire le ménage. Je voulais être grande. La toilette m’était faite par une des monitrice « Monique ». Son visage souriait très souvent et j’aimais lorsqu’elle s’amusait à me faire faire des bulles. Lui montrait que j’étais en âge de me laver seule me tenait vraiment à cœur. Aussi je pris un tube dont la pâte me semblait parfaite à étaler sur mon corps, lorsque subitement, une poussée de petits boutons rouges firent leur apparition. Monique riait, Monique ne me gronda pas mais je sus que j’avais commis une erreur je portais sur moi comme une odeur de chlorophylle. Un jour, je découvris les douleurs de la menstruation. Je voulais m’en cacher, je voulais rester innocente, Alors, ce premier jour je me tus non pas de honte, mais parce que je refusais ce liquide chaud qui coulait entre jambes, je refusais de rentrer dans le monde de l’adulte où le rire n’est plus.

    

     Ces religieuses que j’aimais tant resteront à jamais graver dans ma mémoire.

 

     Cependant, j’avais un penchant pour sœur Marie-Louise qui faisait de son mieux pour soulager nos peines et nous récompensait lorsqu’ elle l'estimait juste. Ce fut la première des sœurs de cette confrérie à obtenir son permis de conduire, qu'elle eut du premier coup, d'ailleurs. Les enfants adoraient monter dans la voiture, une 2CV gris foncé. Leurs cheveux volaient au vent par les vitres ouvertes, et ils chantaient avec elle tout au long de la route. Il y avait aussi Sœur Suzanne, la dame au teint blanc comme la fleur des nénuphars, calme comme elle aimait à le dire. Elle aussi avait ma préférence, car c'était elle qui cuisinait nos repas frugaux. Parfois même, elle nous enseignait l’art de la table et nous donnait quelques cours de cuisine pour faire de nous de vraies jeunes filles, comme elle espérait. J’avais le temps de grandir et le geste de tirer les jupons ne m'avait toujours pas quitté. Ce n’est pas 

 

     Etant assez bonne élève à l'école "Notre-Dame", institut extérieur à ma vie de tous les jours, je demeurais, en extase, à chaque fois que je voyais  ma maîtresse, et son savoir dans le domaine de l’histoire et du français me fascinait à chaque leçon ! J’étais déjà une rêveuse de lointains chemins, il faut dire. En fin de mois,  j’étais fière, lors de la remise des récompenses, de porter sur mon tablier bleu marine obligatoire les barrettes que la directrice, sœur Lucile, nous distribuait : rouge pour l'excellence, verte pour la sociabilité, bleu pour les encouragements, chaque matière ayant sa couleur. Souvent, la verte était fixée à mon tablier. Oh, que j’en étais fière ! J’adorais me sentir entourée. Ainsi passèrent tranquillement ces premières années. 

 

     De bonnes notes en fin de semaine promettaient de l’argent de poche.  Mon groupe surnommé l’Oustalou, les huit et dix ans, attendait avec hâte de s’asseoir à la queue le leu  sur les banquettes en bois clair du couloir avant de pénétrer avec quelques inquiétudes dans le bureau de la directrice. A tour de rôle dans cette pièce, le verdict tombait. C’était  soit la récompense : quelques sous pour les bonbons du dimanche, ou soit la sévère punition, c’est à dire une règle en fer qui battait la musique sur le bout de nos doigts. 

     La sévérité avait sa place, la vigilance régnait, mais l’affection demeurait reine. Les cadeaux furent nombreux : école de danse, initiation au piano, théâtre, écoute de musique classique, voyages et droit à une école privée ! Les sentiments de bien être furent si grands que tout le groupe voulait épouser la même religion, celle de nos sœurs bien-aimées, celle de Dieu. L’orphelinat nous apporta la rigueur, le sens de l’honneur, celui du respect et du devoir. 

 

     Je vécus mes premières années comme une béatitude. Les dix commandements furent l’exemple de toute ma vie, mon édifice à tout jamais.

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***

 

Le mariage fut prononcé en  1954, sous le regard approbateur de tante Arlette et de monsieur le maire. La longue robe blanche en mousseline eu un effet éblouissant. La mariée portait un chapeau dont on ne voyait que les fleurs, quand au marié il portait son costume du Dimanche, sauf que son couvre-chef noir le démarquait. Apres la célébration eucharistique, le prête n’oublia surtout pas de donner à la femme la fameuse quenouille chargée de rubans. Elle s’empressa de la déposer aux pieds de la vierge Marie, la priant de lui donner un premier fils. La fête battait son plein, les convives furent nombreux.  Tous les habitants du coron avaient participé à la préparation du repas, saucisson divers, fromage, gâteaux sans oublier le vin. Les musiciens et le cornemusier s’avancèrent sur l’estrade montée par la mairie pour cette occasion sur la place principale « Jean-Jaurès ». Nos jeunes mariés ouvrirent le bal sur une valse, au moment de la « bourrée » ils s’éclipsèrent à pas feutrés vers le logis paternel, seul endroit pour les accueillir. Ils eurent quatre enfants, Féliks, Zina, Flore la cadette, et Eva la dernière.  

      Ils quittèrent cette région afin de construire leur nouvelle vie, loin des images noires que la guerre avait laissées. Leur maison se trouvait dans la rue Parmentier à Moulins dans l'Allier, au cœur du Bourbonnais, ville d'un beau Jaquemart qui sonnait le glas, mais aussi ville de passage de Jeanne d'Arc, dont une flèche était restée dans le mur de l'ancienne prison. Silencieuse et endormie, elle était enrichie d’histoire qui avait vu naître en ses murs le Duc de Villars en 1653, mais aussi Richard Bohringer en 1941. Elle possédait des monuments classés, comme sa cathédrale qui s'élevait, majestueuse, et dont sa renommée était mondiale. Un triptyque en faisait sa fierté.

 

 

     C’est ici que commence mon histoire. Ma mère était très active. Chaque jour, on l’entendait vaquer vers 4 heures du matin. Elle attendait le départ de notre père  pour nous donner, en cachette, un morceau de pain et du sucre.

 

     « Réveillez-vous, l’heure sonne, qui veut du sucre ?  Dépêchez vous de vous lever, de vous débarbouiller le visage à l’eau froide et de prendre votre lait, mes chéris. Vite...Vite, nous allons être en retard. »

 

     Bien que notre école maternelle fut à proximité et facile d'accès  à condition de bien faire attention à la voie ferrée, j’appréhendais toujours les longues conversations des maîtresses à notre sujet. A leur intonation et leurs regards posés sur nous, il me semblait ressentir quelques compassions dans leurs yeux. Souvent, elles chuchotaient à voix basses, comme si qu’elles craignaient qu’on ne les entendît. Cependant, Les heures  coulaient, heureuses, surtout celle tant attendue du milieu de la matinée car des biberons de jus d’orange nous attendaient.

     Jours lointains de bonheur, comme ils étaient chers à mon cœur !     

     Après la classe, seul, Féliks avait l'autorisation de se rendre dans l'unique petit magasin du coin de la rue, chez le marchand de fruits et de vin. Quelque fois, je le suivais discrètement, comme un chat qui suit sa proie.

 

     « Attends-moi, Féliks », criais-je derrière lui qui était déjà loin. Furieux, il se retournait : « Rentre à la maison sinon maman va te gronder. » Je n’avais pas envie de l’écouter et faisait mine de pleurer. « Arrête de pleurnicher, je ne dirais rien, toi non plus d’ailleurs. Allez, viens et surtout n’en parle pas ».

J’étais aux anges de faire cette escapade avec mon frangin que j’adorais.

 

     Un jour, la tentation fut trop forte, un étalage de pomme m’attira plus qu’à l’ordinaire que j’en mis une dans ma poche sans prendre garde si l’on m’avait vu.

     « Voleuse, petite gamine, je vais appeler ta mère ! Elle me la réglera, et toi, tu recevras une correction, histoire de te dresser.»

     Je détalais à toute vitesse, prenant mes jambes à mon cou. Mon frère me rattrapa très vite.

     « Viens là, Flore, donne moi cette pomme que je la rende. Te rends-tu compte que tu deviens une voleuse ? Que va dire notre mère ? J’ai honte de toi ! »

     Ma joue reçut sa main. Une vraie course poursuite s'engagea, et je devins pour le reste de la journée, l'enfant isolé de la famille. Le cœur de ma tendre mère me pardonna enfin dans la soirée. Il était l’heure pour nous de se laver. Marilyn se munissait d'une grande cuvette en inox, remplie d’eau, qu’elle avait pris grand soin auparavant de faire bouillir, et la déposait à même le sol, dans la petite cuisine.

 

     « Aujourd’hui, ce sera le tour d’abord de Zina, puis d’Eva et de toi Féliks, et puisque Flore nous a fait des bêtises, elle passera la dernière. »

     Je n’aimais pas être la dernière, la cuvette étant trop lourde à porter pour ma mère, l’eau devenait froide et sale.

     Assis sur un tabouret, nous attendions notre tour, sagement. Marilyn  frottait nos corps avec un gros savon noir,  elle frictionnait nos dos de tout son amour. Avec une unique serviette de bain un peu râpeuse et vieillie par le temps, elle nous séchait. Elle semblait heureuse, la mère, sa voix était tellement claire et si apaisante.

 

     « Féliks, quand auras-tu fini à cinq ans de faire pipi au lit ? Rien ne va. Te rends-tu compte du travail supplémentaire que tu me donnes à chaque fois que de laver tes draps à la main dans la grande bassine ?  Tu seras toujours la risée de tes sœurs, et elles auront raison de se moquer de toi ! Mais quand te lèveras-tu de ton lit mouillé? »

 

     Il hurlait à chaque passage du gant de crin, alors que mes sœurs et moi nous riions ! C'était devenu un vrai rituel. Lorsqu’il faisait beau temps, le petit jardin se transformait en salle d'eau, un endroit agréable où j’aimais flâner, sentir les feuilles et les fleurs et me rouler dans l'herbe. Nos jeux de cache-cache ou chat perché ravissaient le cœur de la maisonnée. Les mots de mamounette résonnaient avec douceur. C’était notre joie, notre rayon de soleil. Ses moindres gestes devenaient des figures de ballets. Je la suivais, je l'admirais. J'étais comme son ombre. Je ne voulais jamais m'en séparer! Elle disait souvent que j’étais la plus collante!

     Nous l'aidions, de notre mieux, dans  le ménage quotidien qui n'était pas notre fort. J’étais près d'elle, je discutais avec elle, je lui posais tout plein de questions lorsqu’elle lavait notre linge. Je m’'accrochais à ses jupons, aimant l’odeur de la lessive, et surtout les bulles qu’elle faisait exprès de laisser tomber. Je les rattrapais en me hissant sur le petit tabouret en riant, ma tendre mère m’aspergeait avec douceur. J’étais toujours prête à me rendre utile. Quelque fois, un klaxonne retentissait dans la rue. Alors elle laissait tomber son ouvrage.

    

« Surveille l’eau, Flore, c’est M. Martin qui nous apporte les nouvelles. Je reviens. »

    

     Circulant à bicyclette, de maison en maison, le colporteur nous proposait des revues et des queues de lapins. Il marquait toujours sa présence au portail d'un coup de sifflet, Ma mère le guettait avec impatience. D’un geste rapide, elle renversait sa tête tout en ébouriffant ses cheveux roux. Telle une crinière au vent.

 

     « Madame Crespin, que vous voilà bien rayonnante ! J’ai pensé qu’une livre de beurre vous plairait en plus des lapins habituels. 

     - Parlons doucement, les enfants nous entendent et nous surveillent derrière la haie. J’ai quelques couteaux à vous donner. »

     Marilyn avait tout préparé sous son grand tablier blanc.

     « Bien, joli m’dame. Quelles sont les nouvelles ? J’ai choisi de vous parler de Ben Hur. Je ne l’ai pas vu. Mais déjà, il a remporté trois oscars au festival de Cannes : meilleur Acteur pour le beau Charlton Heston, meilleur film et meilleur réalisateur. Vous le verriez, à vous en faire rêver. 

     - Vous aiguisez bien les couteaux, mais j’avoue aussi ma curiosité, racontez moi ! 

     - Ah ! Je ne peux pas tout vous dire, mais cela se situe au temps de Rome, de Jules César, de Jésus Christ, une grande saga, dit-on. Un film avec des milliers de personnages. Et les costumes, faut voir ! Que du grandiose, il parait. J’ai aussi une autre nouvelle qui vous fera grand plaisir, madame Marilyn. Vous souvenez vous de votre amie Céline ?

     - Oui, oui, racontez!

     - Eh bien, je viens de passer chez elle et elle ma contait son histoire. A dire vraie, une histoire fortement désolante, curieuse et pénible. Saviez-vous qu’elle revient de loin ? Des camps de concentration de Stiegau. Elle m’a tout raconté. Son père fut arrêté par dénonciation tout simplement parce qu’il avait donné à manger à un Anglais. La jalousie fait beaucoup de tort des fois, mais que faire si ce n’est que de se taire. Quelle terrible histoire, écoutez la suite. Lui et sa famille, dont Céline, ont du monter dans un train, cependant, à cette époque, encore enfant, elle regardait avec les larmes aux yeux ces braves gens entassés dans les wagons à bestiaux. Leurs bras pouvaient à peine sortir, leurs mains se tendaient. Ils criaient « à boire, à boire... » A leur arrivée, elle avait vu les enfants et les femmes séparées des hommes... elle avait vu qu’ils portaient comme des pyjamas zébrés. Eux, disaient les nazis, étaient des réfugiés politiques, des patriotes résistants, donc leur cas fut différent. Ils étaient quand même entassés dans des baraquements. Pour nourriture, ils avaient une gamelle d’eau chaude, un trognon de pain et un quignon de pain noir et la couche de la petite recevait à chaque instant de l’eau qui tombait de je ne sait où. Les femmes et les enfants devaient travailler dans les carrières. Les plus jeunes arrachaient les pissenlits, les mauvaises herbes. Qu’il pleuve ou qu’il fasse très chaud, ils devaient sans relâche courber le dos et encore plus devant cet ennemi puissant. Les mains des enfants grattaient le sol jusqu’à ce qu’elles deviennent rouge sang, certains d’entre eux s’écroulaient par tant de fatigue. Céline me disait... me disait « aufster » ce qui signifia « allez debout » en donnant des claques retentissantes. « Maintenant tu auras chaud aux mains » Beaucoup de gens furent libérés par les russes, cependant beaucoup de soldats allemands se réfugiaient dans leur famille pour ne pas être condamnés. On ne savait plus qui était qui. Elle m’a raconté qu’ils marchèrent durant plus d’une semaine le jour comme la nuit. Ils avaient comme seul breuvage un peu d’eau. C’était la débâcle. Pour rentrer au pays, il fallait attendre le convoi. Mais c’était interminable, son  père qui eu de bonne relation avec le curé du village fut tenu au courant d’un prochain départ via Strasbourg. Malheureusement, leur long et périple trajet était loin d’être terminé. Ils furent acheminés dans une aire de rapatriés, la gare de Moravie. Ici aussi, ils durent attendre 2 à 3 mois. C’est là qu’ils s’aperçurent que ton amie était atteinte d’une thrombose pulmonaire. Ah, là, là ma petite dame, quel drame ! Quel drame ! Si jeune et si innocente. Heureusement, qu’elle a rencontré son époux. Vous le verriez, il est à ses petits soins, je vous le dis. Et si amoureux que cela en est beau, tendre à voir. »                                                                           

     Les discussions allaient bon train, car c’était lui qui nous délivrait les nouvelles du jour, comme un vrai journal qu’il nous était difficile d’obtenir car trop cher pour les revenus aussi modestes de notre famille. Le rémouleur côtoyait tout et tout le monde, il savait tout et connaissait tout. Ainsi il nous racontait les plus belles histoires de nos quartiers, mais aussi les plus terribles. Il était comme un reporter. Les jours de fêtes,  il s'équipait d'une machine dans laquelle étaient insérés des cartons à trous, et lorsqu'il tournait une manivelle des sons magnifiques en sortaient. Un doux rêve comme dans les plus beaux contes, comme si que nous assistions à un concert dans notre belle Basilique ! Mère nous affirmait que tous les objets qu’il vendait, avaient la magie des bienfaits. J'aimais bien cet homme.

 

     Mon père, attiré fortement par la chasse, avait positionné au mur, en guise de décoration, plusieurs fusils et épées sur un tissu feutré de couleur rouge. Ce décor semblait étrange, comme si qu’il  venait d’un autre monde, tout en dégageant un certain mystère devant la nudité murale. J’avais tendance à monter sur une chaise pour les toucher au risque d’en tomber. Il me l’interdisait avec colère.

      Certaines fois, certains dimanches, alors que les promenades avec lui étaient rares, il partait, loin de la ville et de notre maison, en m’imposant, ainsi qu’à mon frère, de l’accompagner. Elles  semblaient si étranges, ses promenades ! Dans une caravane isolée, entourée d’arbres, se trouvait une dame aux cheveux longs noirs, mal coiffés, une large ceinture à la taille, un collier énorme qui laissait deviner une poitrine généreuse. Elle portait une  longue jupe fleurie. Elle était bien différente de notre mère. Elle semblait heureuse de s’élancer vers lui, comme si que le temps leur appartenait. Soudainement,  il nous prenait par la main, nous poussant à grimper à l’arrière.

 

     « Soyez sage et ne venait pas nous déranger pour un oui ou un non. Enfin taisez-vous, je ne veux entendre qu’une mouche voler ! ».

 

     Accroupis derrière une banquette, nous attendions sans rien dire et sans oser même respirer, tout en entendant de drôles de bruits.

     « J’ai peur, j’ai froid, Féliks.

     - Chut, tais-toi, il va nous entendre. Ne dis rien, petite sœur, et surtout ne raconte rien à maman, sinon de vilains gens viendront nous chercher. »

     Alors des larmes coulaient de mes yeux verts. Une heure puis deux passaient à rester ainsi sans bouger. Nous regagnions notre demeure sous l'œil inquisiteur de la madone. A voix basse, nous parlions de ces heures, sans réellement en saisir le sens. Nous étions muets devant le chef de famille, son allure petite et robuste ainsi que le ton de sa voix rauque nous intimidaient.  Très tôt le matin, il quittait la maison. Le soir,  comme d'habitude, éreinté par sa journée de travail, il rentrait, fatigué. Il s’en fallut d’une fois, d'une seule fois... et tout basculât.

 

     Marilyn, ma mère, choquée de ce qu'elle avait vu étant enfant et malgré le soutien de mon père et de son entourage, sombrait  parfois dans un coma que nul ne pouvait comprendre. Alors durant ces moments, elle rendait visite à ma grand-mère à l’hôpital qui se situait guère loin de chez nous. Elle passait de long moment avec elle.

     D’ordinaire, elle faisait avec papa, de la gymnastique dans leur chambre, des explosions de bonne humeur dans leur intimité... Ce soir-là, les paroles s’élevèrent si fortes que brutalement mon frère ouvrit, avec violence,  cette porte qui nous était interdite. Le miroir nous refléta le visage de mère, défait et crispé par la douleur. Une chemise de nuit  revêtait légèrement son corps. Les cheveux pêle-mêle, elle gisait, sur le sol, au carrelage rouge brique, en pleure et en sang. Le visage de mon père indiquait sa colère. Féliks entra le premier. Nous l'aidâmes à se relever, tandis que notre père sortait de la pièce, fou de rage. Nous l'allongeâmes sur l’un des deux petits lits en fer de notre chambre. Elle était étendue là, entourée, ses enfants, agenouillés et en larmes. Un liquide coulait de son front.

 

     « Petite maman chérie, ne pleure pas, nous sommes tous autour de toi » dit Eva tremblante.

 

     Ma mère tourna doucement son regard vers nous, affirmant que cela n’était rien, qu’il fallait oublier, que notre père était un brave homme. A partir de ce jour, le visage de notre tendre mère devint sombre. On aurait dit qu'un automate avait pris place dans son esprit. Féliks, n’en pouvant plus de voir maman pleurer, se munit d'un rasoir, se tailla le bras et celui de ma sœur Eva. Papa arriva à ce moment précis. Tout s'arrêta. Leurs années de bonheur dura 8 ans !   

 

     La famille était déchirée, dissoute à jamais.

 

     Un gros cadenas fermait le portail sur lequel il était écrit : à louer. Nous étions là, impuissants devant ce seuil, main dans la main. Nous ressentions un danger. Pour moi, mon frère Féliks, Eva et Zina, tout devint obscur. Des gens que je ne connaissais pas vinrent nous chercher.  J’étais vêtue d'une robe blanche, et je portais un passe de fleurs blanches dans mes cheveux et de jolies sandalettes. Entourée de deux femmes inconnues, je me hissais à grande peine dans une voiture. A la vue de ma sœur aînée, Zina, déjà installée, je me sentais rassurée. Au loin, je voyais le regard douloureux de maman. Après un timide au revoir et un baisé déposé dans le creux de ma main, elle disparut. Ce fût notre dernier échange.

 

     A trois ans et demi, je devais fermer les portes de mon cœur à cet amour que jamais je n’aurai, celui de ma mère, Marilyn.

 

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1- L'éveil d’un sourire

 

                                                                                                          

    

     La France secouée par tous ces tremblements commençait à refaire surface. Péniblement, maisons après maisons, la vie reprenait sa place dans les rues. La peur disparaissait. Les familles se réunissaient. Les soldats redevaient des pères tranquilles, tandis que certains cherchaient encore le chemin de leur bonheur. La nuit gardait leurs mystères et leurs ombres. Parfois il arrivait qu’un groupe, d’hommes et de femmes dépaysés, traversait les campagnes, baluchons sur le dos. Les déportés arrivaient en grand nombre. Les haillons collés à leur corps frêle montraient leur grande souffrance. Montluçon devenait le silence. Un silence si lourd, un silence si fort que nul n’osait lever la tête. Doucement, les gens se rapprochaient craignant de se tromper tellement la guerre les avaient défigurés.

     O douleur de la mort enfouie sous les décombres, quelle était donc cette force destructrice capable d’anéantir un monde entier ?

 

A Montluçon, le nombre des arrivants ne cessait d’augmenter. La municipalité devait faire face au problème des logements. C’était la déroute. Puis peu à peu, avec courage la ville retrouva une vie. Les rues reconstruites accueillirent les nouveaux commerces. Les bals et fêtes foraines apportaient toute une gaité, une joie frénétique de l’après-guerre.

 

 

 Quatre années s’étaient écoulées, depuis que Marilyn avait perdu son père. Elle était devenue une belle jeune femme de vingt deux  ans. Elle était plus resplendissante que jamais. Ses grands yeux noisette s’éclaircissaient à la lumière ciel éblouis par les rayons du soleil ils prenaient des tons si clairs qu’on aurait pu penser qu’ils étaient bleus.

     Le jour du dominical, tant attendu, Marilyn revêtait une jolie robe blanche rehaussée dans son éclat par une collerette de dentelle en coton torsadé violet. Ses longs cheveux roux, détachés, retombaient sur ses épaules, telle une crinière au vent. Elle avait rendez-vous. Au bal masqué du 1er mai, avec Robert, dont  le  visage était souligné par une barbichette laissant deviner un petit menton rond qu'il touchait de ses mains, comme s’il réfléchissait fortement ou comme si quelques ennuis le tracassaient. Pour l’occasion, il avait sorti de son placard, un costume flanelle destiné  aux grandes occasions, et, portait de belles chaussures noires bien cirées.

     Des les premières notes, ils s’élancèrent sur la piste, discrètement, ils s’enlacèrent. La musique les enveloppait d’un doux mystère qu’aucun autre bruit ne pouvait les déranger. Il était tombé littéralement sous son charme, il déclara sa flamme d’amour avec force, plus personne n’avait d’importance, si ce n’est que ces jolies prunelles qui le regardait avec tant d’extase.. Il savourait l’odeur des fines boucles qui glissaient délicieusement sur la nuque de sa partenaire. Dans un tourbillon de valse, soudain, en pleine salle, sa cavalière trébucha. Il la retint gauchement et timidement l’embrassa. Leur cœur battait si fort, si fort. Leurs regards en disaient long sur l’envie d’être au plus l’un de l’autre. Un désir si intense de se rapprocher, de se serrer tout près de l’autre. Ensemble, ils rougirent. Sortir, s’éloigner de cette musique endiablée, s’enlacer. Voilà ce à quoi pensaient nos deux tourtereaux.  L’air frais les ravigota. Ils restèrent ainsi debout face à face, un long moment. Il y avait lui, il y avait elle. Eux...seulement eux deux.

     « Nous vous cherchions. Vous nous abandonnez ! Et copain, copine, et nous alors.

     - Retournons danser, Cécile et Georges nous attendent. Dit allégrement Robert 

     - Non, attends un peu, juste un tout petit peu, je suis si bien ainsi ma tête sur ton épaule. Je n’ai pas du tout envie de retourner dans cette fournaise. Je veux juste que nous nous aimions encore et toujours. Rétorqua Marilyn d’une voix douce. »

Cécile, l’amie d’enfance, riait de les avoir surpris en plein débat.

     « Maintenant, Robert, tu ne peux plus reculer. Tu dois te rendre chez elle, affronter sa terrible tante, et ses gâteaux aux noix ! » Lança-t-elle joyeuse.

    

      Il décida d’aller, le dimanche prochain, chez sa bien-aimée et de passer le barrage de sa tante Arlette car c’est chez-elle qu’elle avait été recueillie après la guerre. Cette petite bonne femme de un mètre soixante en avait sauvé plus d’un disait-on dans le quartier. Plein de courage et bonne humeur, il s’empressa, d’une main tremblante, d’appuyer sur la sonnette. Son cœur battait la chamade. La porte s’ouvrit. Il se mit à bégayer.

    

     « Ma...Madame, me...me permettez vous d’emmener Marilyn votre nièce, au bal de ce dimanche ? Ce serait un grand honneur. »

    

     Robert dont le regard était franc et rieur, se montrait un peu timide. Il avait choisi d’enfouir une rose rouge dans la pochette extérieure haute de sa veste en velours gris, sans omettre d’en tenir une blanche dans sa main droite pour l’offrir à l’hôtesse de maison. Arlette, qui avait coutume d’entendre des coups de sonnettes et des demandes d’invitation pour sa nièce, fut cette fois-ci moins suspicieuse.

 

     « Entrez. Vous prendrez bien un café ? »

    

Maladroitement, il fit un pas en avant en  lui offrant la rose qu’il tenait dans ma main. D’un signe de tête, accompagné d’un large sourire, elle l’invita à le suivre. Ils se dirigèrent vers l’unique pièce qui faisait office de salon, de salle à manger et aussi chambre à coucher. Les lits étaient dissimulés derrière un grand rideau blanc cotonneux. Nerveusement, il accepta volontiers la tasse de café dans sa main droite et la soucoupe dans sa main gauche, en évitant de balancer sa jambe qui était croisée sur l’autre. Ses chaussures noires brillaient tellement que le soleil paresseusement glissait son rayon. Il prit une grande respiration discrète. Dans l’attente, chacun avait du mal à lancer le premier mot d’une conversation.

    

     «  Dans quel atelier travaillez-vous ? Vous êtes bien à la mine, n’est ce pas ? Comment avez-vous rencontré ma nièce, dites-moi ? »

 

     Robert, un peu embarrassé, répondit volontiers.

    

     « Effectivement, mais le poste que j’occupe est celui de conducteur de travaux. »

     - Bien, bien, cela me rassure, car il y a tellement d’accident dans ses mines. »

 

     Elle passa en revue toutes les questions. Il répondait docilement, avec le sourire.

 

 Enfin, Marilyn se montra. A la vue de ce jeune homme qu’elle trouvait beau et élégant, ses joues prirent une couleur rosée.

 

     « Ce jeune homme, Robert, souhaite aller au bal en ta compagnie, et je lui ai donné ma permission. Il me semble très bien ce jeune homme et il m’a tenu la promesse de te raccompagner à une heure convenable.

     - Ma tante, je suis ravie. Nous ferons attention et je ne ferai pas de bruit en rentrant, je te le promets

     - Allez jeune gens sinon le bal se finira. Et vous, jeune homme, revenez donc Dimanche prochain partager notre repas. »

 

     La demande étant faite, les deux jeunes se dirigèrent vers la sortie. La joie se lisait sur leur visage. Leurs cœurs  bondissaient comme s’ils allaient sortir de leur poitrine. Discrètement, du coin des yeux, Marilyn regardait Robert fumant une cigarette comme si que c’était un objet précieux. Elle savait que c’était l’homme de sa vie.

 

     Ils dansèrent, dansèrent… Elle, qui avait chaussé des petits escarpins blancs, n’eut mal ni aux pieds, ni à la tête. C’est en ce dimanche de fin de printemps qu’ils se promirent l’un à l’autre fidèlité.

 

 

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 FLORE OU LA RAGE DE VAINCRE

INTRODUCTION

Torpeur à Montluçon.

couverture l'ecorchee vive(couverture sous copyright)

Halte là !

 

 

INTRODUCTION

 

 Halte là !

 

    

     La guerre de 1914 - 1918 apporta bien des déchirures et des démantèlements dans de nombreuses familles. Une solitude immense s'abattit sur tout le territoire. Les grands-parents de notre héroïne disparurent dans ce feu diabolique. Son grand père, Dimitrov Kantorovitch, né le 13 Novembre 1908 en Russie, était un homme respecté de part sa position religieuse ; l’un des chefs religieux de sa commune. Il fuyait son pays par différence politique envers le « berger de l’Oural » redoutable officier gardien des « goulags ». Avec d'autres familles d’Ukraine, pour échapper au courroux de la révolution, il battit la campagne, ne voyant plus que ses pieds ensanglantés. Les plus forts d’entre eux  poussaient les charrettes surchargées durant des kilomètres. Ils échafaudaient des espoirs pour une vie meilleure. Au court de son voyage périlleux, il rencontra Manouska Leskoff venue de Pologne, avec ses proches. C’était une petite femme blondinette d’un corps solide comme un roc disait-on. Fatigués, éreintés, bravant le froid, la faim et les maladies, ils traversèrent les frontières et arrivèrent en France. Ils déchargèrent leurs modestes biens à Montluçon, dans le département de l’Allier. A cette époque, c’était un village peuplé de cinq mille habitants. Cependant, le besoin de main-d’œuvre était important et l’offre battait son plein. Peu de français souhaitaient prendre ces postes car le labeur était rude et mal payé. Le bourg vit sa croissance augmenter grâce aux constructions massives de logements appelés « corons » attirant ainsi les paysans qui rêvaient de fortune et les émigrés désespérés. Pour les compagnies minières, c’était facile de séduire les pauvres gens en leur offrant un loyer égal à une journée de travail. Mais à quel prix d’effort journalier ? Ils travaillaient, sans relâche, du Lundi jusqu’au Dimanche matin, pendant 10h par jour pour 5 francs. Parfois ils avaient droit à quelques quintaux de charbon. Les ouvriers oubliaient la couleur du ciel. Descendre toujours et encore dans les profondeurs du noir, le plus souvent accroupis dans des ascenseurs minuscules et dont le bruit vous faisait à chaque fois tressaillir de peur. Descendre encore plus bas et toujours plus bas... afin d'extraire le minerai de fer, l'or noir. Ils avaient pour compagnon une gourde, un morceau de pain, du lard, parfois du fromage ou le reste du dîner de la veille. Enfin, le dimanche après-midi, tant attendu, ils pouvaient se détendre. Ce repos était merveilleux, et, à chaque fois, tant espéré car les vacances, au bord de la mer ou à la montagne, ne devenaient qu’une illusion perdue. A cet occasion, les mineurs revêtaient leurs beaux habits. Ils resplendissaient durant quelques heures, un instant de liberté, un souffle de vie. La bière et le marc coulaient dans les grandes chopes au café de la Louvière. La place du marché devenait salle de bal, des lampions étaient accrochés aux arbres comme si que ce jour était celui de Noël, les jeunes hommes très guindés dans leur seul costume et jeunes filles dans leurs robes de taffetas s'entremêlaient et espéraient les plus belles histoires d’amour. L’après-midi passait à une allure folle. La nuit s’annonçait et nos jeunes regagnaient leur demeure. Certains se risquaient à traîner, malgré les réprimandes des anciens. Un seul baiser donné était montré du doigt. La situation des femmes et des enfants demeurait un tapis sous le pied. Ces femmes ne disaient rien et se plaignaient rarement de leur sort. Les enfants eux aussi descendait dans les mines. Le mariage était une position honorée quand au divorce, cela était autre chose. La femme séparée devenait la risée des villes et des villages.

Tous les Lundis matins, hommes et enfants regagnaient les puits. Lors des temps de pose, des chuchotements s’entendaient dans tous les corons. Les hommes parlaient de la guerre qui sévissait et surtout qui se rapprochait de leur village si paisible. Les grondements des bombes au loin faisaient monter leur inquiétude. Les femmes et les enfants commençaient à se blottir. La Seconde Guerre mondiale rugissait dans son horreur.

    

     Les Allemands prirent d’assaut leur village, sans doute à cause du canal de Berry, qui donnait libre accès plus loin que Tours. Le bourg se trouvait en zone franche, et les ennemis, sans scrupules, expulsèrent certains étrangers polonais, après avoir fermé en totalité et à jamais les mines.

    

     Le 3 septembre 1942, cent quarante trois juifs dont 18 enfants furent livrés par le gouvernement de Vichy aux nazis, et déportés au camp d'Auschwitz. La gestapo avait effectué de nombreuses arrestations dans la région, et avait incarcéré les personnes concernées à la prison de Richemont. Le 4 Août 1944, à cinq heures du matin, ils forcèrent les quarante deux otages à se regrouper et à monter dans un camion encadré de deux autres camions de soldats allemands et d'une voiture légère avec quatre officiers. A trois kilomètres du village de Quinssaines, le convoi tourna à gauche en direction du lieu dit « Les Grises » qui, à cette époque, était un terrain d’exercice militaire et où, l’avant-veille avait été creusée une fosse. L’exécution commença vers 6 h 20 dans des cris épouvantables. Les otages, par groupes de cinq, furent abattus par-derrière pour tomber la face contre terre. A 7 heures, leur besogne terminée, les 80 assassins reprenaient la route.  

 

     M. Picandet, un témoin qui avait entendu des cris et des coups de feu prévint les autorités: le Maire, M Méchain et le Sous-préfet, M. Féa. Ce dernier alla demander à l’État-major allemand, à l’hôtel Terminus, s’il avait connaissance des faits. Mais on lui répondit que les fusillades dépendaient de la gestapo. M. Féa demanda l’autorisation, d’abord refusée, au chef de cette organisation criminelle, de pouvoir exhumer les corps et de leur donner une sépulture convenable ce qui fut fait l’après-midi même. Sous la surveillance des gardes mobiles et des  maquisards, en présence des autorités judiciaires et policières, on exhuma les corps et on fit leur toilette. Mais ce ne fut que le lendemain que les victimes furent enterrées au cimetière de Prémilhat où l’on déposa sur la fosse commune une superbe couronne de fleurs.

 

     Dimitrov mourut fusillé devant les yeux de Manouska qui était sous l’emprise de ses bourreaux, jambes écartées, jupe soulevées, et qui, jusqu’à sa mort, restera dans cette torpeur. Leur fille Marilyn, née bien assise le 21 Mars 1932 dans cette commune, déclarée par la voisine Josépha Boczar, juive, épouse Laprzal, regardait la scène avec effroi, cachée derrière le mur des grands dont les larmes recouvraient leur visage. Elle avait à peine dix ans. Son grand-père  avait rejoint le clan des condamnés. Des cris montaient vers le ciel. Les corps étaient étendus, nus, tassés les uns contre les autres, baignant dans leur sang chaud. Rien ne pouvait décrire cette horreur. Les femmes à genoux imploraient la miséricorde. Les enfants s’agrippaient tant bien que mal aux jupes de ces dernières. Les allemands sans larmes, d’un ton autoritaire, séparèrent ces hommes et ses femmes dans les souffrances, d’un coup de sifflet. Les familles juives furent comptées, emportés, bousculées vers des camions qui attendaient. Le siège dura quelques mois. Les moments heureux furent enfermés dans leurs cœurs.

 

     Après la libération de Montluçon, une cérémonie à la mémoire des quarante-deux otages fusillés fut organisée le 17 septembre 1944 à l'hôtel de ville. Cependant, quatre personnes n’ont jamais pu être identifiées. Ce fut  Le massacre de la carrière des Grises.

    

     A la fin de la guerre, les hôpitaux virent affluer des personnes en grandes difficultés mentales, en prise avec leurs terribles souvenirs ; cris et douleurs d’une vie brisée.

 

     Manouska, ayant apparemment perdu la raison, fut internée dans un institut psychiatrique d'Yzeure près de Moulins, préfecture de l’Allier se situant à une soixantaine de kilomètres de Montluçon. A cette époque, il n'y avait pas de traducteur russe, ce qui eut pour conséquence un mutisme total de cette femme blessée. Les médecins la jugèrent « folle » et « hystérique ». Sa seule maladie fut le dernier regard qu’elle avait posé sur son tendre époux. Mais comment le dire lorsque personne ne comprenait son langage. Ses gestes traduisaient la violence de ce jour des « grises ». Nul mot ne sortait  de sa gorge. Ses cordes vocales complètement tendues et durcies, elles ne pouvaient plus émettre de son. Seuls, ses yeux exprimaient son traumatisme. L'incompréhension des infirmiers demeurait totale face à  ses gestes qui se débattaient dans le vide, qui parfois battaient le néant!  

 

     Les soignants enfermaient souvent les malades qui montraient une agitation extrême,  dans un cachot capitonné. Un séjour qui pouvait durer  plusieurs heures, plusieurs semaines, leur infligeant le supplice le plus ignoble : la camisole de force,  torse bandé et les poings attachés! Souvent on leur apposait un ruban sur les lèvres de façon à ne pas entendre leurs hurlements!

 

     C’était des traitements comme les électrochocs ! Souvent les malheureux devenaient des proies propices à l’essai de nouveaux traitements.

     Il y avait dans le regard des patients quelque chose qui criait, qui suppliait de leur rendre grâce. La belle n'était devenue qu’une chose...la belle effarouchée devait accepter... seuls ses yeux pleuraient ...

 

 

 

 A suivre..

 

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