Chantal RODIER dit AURORE

Chantal RODIER dit AURORE

ARTISTE PEINTRE (6 Route d'Ambert-63940 Marsac en Livradois) telephone : +336.28.43.73.10

Publié le par AURORE
Publié dans : MES OEUVRES ARTISTIQUES

 

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TRYTIQUE AFRICAIN

1.50 cm*90

acrylique

Aurore-2014

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petit tableau 30*30 acrylique

Lorelei (cadeau de Noel)

aurore-2014

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DIMENSION 80*60

acrylique

realisé 2014

 


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dimension : 100*80

réalisé en 2014

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  Oeuvre N°13

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acrylique dimension 80*120

 

réaliser le 07/10/2014

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Publié le par Chantal Rodier
Publié dans : Flore ou la rage de vaincre

INTRODUCTION

 

Halte là !

 

La guerre de 1914 -1918 apporta bien des déchirures et des démantèlements dans de nombreuses familles. Une solitude immense s'abattit sur tout le territoire français et dans d’autres pays. Les grands-parents de notre héroïne disparurent dans ce feu diabolique.

Son grand père, Dimitrov Kantorovitch, né le 13 Novembre 1908 en Russie, était un homme respecté de part sa position religieuse : rabbin de la commune. Il fuyait son pays par différence politique contre le « berger de l’Oural » redoutable officié gardien des « goulags », avec d'autres familles d’Ukraine, pour échapper au courroux de la révolution. Il battit la campagne, mètres par mètres, ne voyant plus que ses pieds ensanglantés. Les plus forts d’entre eux poussaient les charrettes surchargées durant des kilomètres. Ils trouvaient leur force dans l’espoir d’un monde meilleur à trouver dans un autre pays  que le leur.

Au court ce voyage périlleux, il rencontra Kristina Leskoff venue de Pologne, avec ses proches. C’était une petite femme blondinette d’un corps solide comme un roc, disait-on. Les convois fatigués, éreintés, bravant le froid, la faim et les maladies, traversèrent les montagnes à pieds, les frontières et arrivèrent en France. Ils déchargèrent leurs modestes biens à Montluçon, dans le département de l’Allier. A cette époque, c’était un village peuplé de cinq mille âmes. Cependant, le besoin de main-d’œuvre était important et les offres s’accumulaient. Peu de français souhaitaient prendre ces postes car le labeur était rude et sous payé. Le bourg voyait sa croissance augmenter grâce aux constructions massives de logements appelés « corons » attirant ainsi les paysans qui rêvaient de fortune et les émigrés désespérés. Pour les compagnies minières, c’était facile de séduire les pauvres gens en leur offrant un loyer égal à une journée de travail. A quel prix d’effort journalier ? Ils travaillaient, sans relâche, du lundi jusqu’au dimanche matin, pendant quatorze heures par jour pour une modique somme de cinq sous. Parfois, ils avaient droit à quelques quintaux de charbon par famille. Les ouvriers oubliaient la couleur du ciel, dans cette chute aux enfers. Descendre, toujours et encore, dans les profondeurs du noir, le plus souvent accroupis dans des ascenseurs minuscules, dont le bruit les faisait à chaque fois tressaillir de peur. Descendre, encore plus bas et toujours plus bas... afin d'extraire le minerai de fer, l'or noir. Ils avaient pour compagnon de fortune une gourde, un morceau de pain, du lard, parfois du fromage ou le reste du dîner de la veille qui comprenait en plus des pommes de terre. Le dimanche après-midi, tant attendu, ils se détendaient quelques heures, oubliant la mine et le grisou. Ce repos était merveilleux, et, à chaque fois, tant espéré car les vacances, au bord de la mer ou à la montagne, ne devenaient qu’une illusion perdue. A cette occasion, les mineurs revêtaient leurs beaux habits. Ils resplendissaient durant quelques heures, un instant de liberté, un souffle de vie. La bière et le marc coulaient dans les grandes chopes au café de la Louvière. La place du marché devenait salle de bal, des lampions étaient accrochés aux arbres comme si ce jour était celui de Noël. Les jeunes hommes très guindés dans leur unique costume et jeunes filles dans leurs robes de taffetas s'entremêlaient et espéraient les plus belles histoires d’amour. Ces quelques heures de répit passaient à une allure folle. La nuit s’annonçait et les gais lurons regagnaient leur demeure. Certains se risquaient à traîner, malgré les réprimandes des anciens. Un seul baiser donné était montré du doigt. La situation difficile des femmes et des enfants augmentait plus vite le taux de mortalité. Elles ne disaient rien et se plaignaient rarement de leur sort. Les enfants, eux aussi se laissait glisser vers le bas, dans les mines. Le mariage était une position honorée quant au divorce, cela était autre chose... Les femmes, qui étaient séparées, devenaient la risée des habitants. Tous les lundis matins, hommes et enfants regagnaient les puits avides de leur présence. Lors des temps de pose, des chuchotements s’entendaient dans tous les corons. Les hommes parlaient de la guerre qui sévissait et surtout qui se rapprochait de leur village, si paisible. Les grondements des bombes au loin faisaient monter leur inquiétude. Les femmes et les enfants commençaient à se blottir.

La Seconde Guerre mondiale rugissait dans son horreur. Les Allemands prirent d’assaut Montluçon, sans doute à cause du canal de Berry, débouchant sur un libre accès plus loin que Tours. Le bourg se trouvait en zone franche, cependant les ennemis, sans scrupules, sans vergogne, expulsèrent certains dignitaires étrangers après avoir fermé en totalité et à jamais les mines de charbon. La gestapo avait effectué de nombreuses arrestations dans la région, et les malheureux avait été incarcérés à la prison de Richemont.

Le 3 septembre 1942, cent quarante trois juifs dont 18 enfants, choisis au hasard parmi eux furent livrés par le gouvernement de Vichy aux nazis, et déportés au camp de concentration d'Auschwitz.

Le 4 Août 1944, à cinq heures du matin, ils forcèrent  quarante trois otages à se regrouper et à monter dans un camion encadré de deux berlines de soldats allemands et d'une voiture légère avec quatre officiers. A trois kilomètres du village de Quinssaines, le convoi tourna à gauche en direction du lieu dit « Les Grises » qui, à cette époque, était un terrain d’exercice militaire et où, l’avant-veille, avait été creusé une fosse.Les hommes furent mis à nu, collés contre un mur. L’exécution commença à six heures vingt, dans des cris épouvantables. Les prisonniers, par groupes de cinq, furent abattus par-derrière pour tomber la face contre terre. Dimitrov mourut fusillé devant les yeux de Kristina, son épouse, qui était sous l’emprise de ses bourreaux, jambes écartées, jupe soulevée et qui, jusqu’à sa mort, restera dans cette torpeur. Leur fille Manouska, née bien assise le 21 Mars 1932 dans cette commune, déclarée par la voisine Josépha Boczar, juive, épouse Laprzal, regardait la scène avec effroi, cachée derrière le dos des grands dont les larmes recouvraient leur visage. Elle avait à peine dix ans. Son grand-père avait rejoint le clan des condamnés. Des cris montaient vers le ciel. Les corps étaient étendus, nus, tassés les uns contre les autres, baignant dans leur sang chaud. Rien ne pouvait décrire cette horreur. Les femmes à genoux imploraient la miséricorde. Les enfants s’agrippaient tant bien que mal aux jupes de leur mère sauvagement violées. Les allemands armés et austères, d’un ton autoritaire, séparèrent ces hommes et ces femmes dans la souffrance de cette déchirure. D’un coup de sifflet, les familles juives furent comptées, emportées, bousculées vers des camions qui les attendaient. Le siège des enfers dura quelques mois. Ces moments douloureux furent enfermés dans leurs cœurs. A sept heures, leur besogne terminée, les quatre vingt assassins reprenaient la route comme si rien ne s’était passé. Monsieur Picandet, un témoin qui avait entendu des hurlements et des coups de feu prévint les autorités: le maire, Monsieur Méchain et le Sous-préfet, Monsieur Féa. Ce dernier alla demander à l’État-major allemand, résidant à l’hôtel Terminus, s’il avait connaissance des faits. On lui répondit que les fusillades dépendaient de la gestapo. Monsieur Féa sollicita l’autorisation, d’abord refusée, au chef de cette organisation criminelle, de pouvoir exhumer les corps et de leur donner une sépulture convenable ce qui fut fait peu après dans l’heure de midi. Sous la surveillance des gardes mobiles et des maquisards, en présence des autorités judiciaires et policières.  Le lendemain  les victimes furent enterrées au cimetière de Prémilhat où l’on déposa sur la fosse commune une couronne de fleurs.

Après la libération de Montluçon, une cérémonie à la mémoire des quarante deux otages fusillés fut organisée le 17 septembre 1944 à l'hôtel de ville. Cependant, quatre personnes ne purent jamais être identifiées. Ce fut le massacre de la carrière des Grises.

A la fin de la guerre, les hôpitaux virent affluer des personnes en grandes difficultés mentales, en prise avec leurs terribles souvenirs : cris et douleurs d’une vie brisée ! Kristina, veuve, ayant apparemment perdu la raison, fut internée dans un institut psychiatrique d'Yzeure près de Moulins, préfecture de l’Allier se situant à une soixantaine de kilomètres de Montluçon. A cette époque, il n'y avait pas de traducteur français russe, ce qui eut pour conséquence un mutisme total de cette femme blessée, anéantie. Les médecins la jugèrent « folle » et « hystérique ». Sans chercher à comprendre l’origine de son silence, son dossier médical fut clos. Sur la pancarte accrochée à son lit, une inscription : « malade mentale ». N’avaient-ils pas vu que sa seule hérésie était marquée par le manque de son seul amour Dimitrov ? Mais, comment le dire puisque personne ne parlait sa langue. Ses gestes traduisaient la violence de ce jour des « carrières des grises ». Nul mot ne sortait de sa gorge, ses cordes vocales complètement tendues, desséchées et durcies ne pouvaient plus émettre de son. Seuls, ses yeux reflétaient son traumatisme. L'incompréhension des infirmiers demeurait totale face à ces bras qui se débattaient dans le vide et dans le néant. Les soignants enfermaient souvent les malades, qui montraient une agitation extrême, dans un cachot capitonné. Un séjour pouvait durer plusieurs heures, plusieurs semaines, leur infligeant le supplice le plus ignoble : la camisole de force, torse bandé et les poings attachés! Souvent on leur apposait un ruban sur les lèvres de façon à ne pas entendre leurs désespoirs! C’était des traitements comme des électrochocs ! Les malheureux devenaient des proies propices à l’essai de nouveaux remèdes. Il y avait dans le regard des patients quelque chose qui criait, qui suppliait de leur rendre grâce.

La belle n’était devenue qu’une chose...la belle effarouchée devait accepter... seuls ses yeux pleuraient.

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Publié le par AURORE
Publié dans : Flore ou la rage de vaincre

1-L'éveil d’un sourire 

 

                                                                                                          

      La France, secouée par tous ces tremblements, commençait à refaire surface. Douloureusement, elle reconstruisait pierres après pierres,  maisons après maisons, ponts après ponts, ses villes et villages. La vie reprenait sa place. La peur disparaissait lentement. Les familles démembrées se retrouvaient. Les soldats redevaient des êtres tranquilles, plus calmes, tandis que certains cherchaient encore le chemin de leur bonheur. La nuit gardait le mystère des pauvres et l’ombre des morts. Parfois, un groupe d’hommes et de femmes dépaysés, traversant la campagne, baluchons sur le dos, chantait autour d’un feu de bois. Les déportés affluaient en grand nombre dans les gares, sur les routes et les chemins, les haillons, collés à leurs corps frêles, témoignaient de leur grande souffrance. Montluçon devenait le silence. Un silence si lourd, un silence si fort que nul n’osait lever la tête. Doucement, les hommes perdus se rapprochaient de leur famille respective, timidement, craignant de se tromper, tellement la guerre les avait défigurés.

     

      Ô douleur de la mort enfouie sous les décombres, quelle était donc cette force destructrice capable d’anéantir un monde entier ?

     

      A Montluçon, les nouveaux arrivants ne cessaient d’augmenter. La municipalité devait faire face au problème des logements. C’était la déroute. Puis peu à peu, avec courage, la ville retrouva une vie, ses mines. Les rues reconstruites accueillirent des commerces florissants. Les bals et fêtes foraines apportaient une résurrection, une gaité, une joie frénétique de l’après-guerre.

       Quatre longues années s’étaient écoulées, depuis que Manouska avait perdu son père. Elle était devenue une belle jeune femme de vingt deux  ans. Elle était plus resplendissante que jamais. Ses grands yeux noisette s’éclaircissaient à la lumière du ciel éblouis par les rayons du soleil. Ils prenaient des tons si clairs qu’on aurait pu croire qu’ils étaient bleu clair alors qu’ils étaient vert noisette.

      Le jour dominical, tant attendu, Manouska revêtait une jolie robe blanche rehaussée dans son éclat par une collerette de dentelle en coton torsadé violet. Ses longs cheveux roux, détachés, retombaient sur ses épaules, telle une crinière au vent. Elle avait rendez-vous, au bal masqué du 1er Mai, avec Robert. Son  visage était souligné par une barbichette laissant deviner un petit menton rond qu'il touchait de ses mains, comme s’il réfléchissait fortement ou comme si quelques ennuis le tracassaient. Pour l’occasion, il avait sorti de son placard, un costume en flanelle destiné  aux grandes occasions, et, portait de belles chaussures noires bien cirées.

 

      Dès les premières notes, ils s’élancèrent sur la piste, discrètement, ils s’enlacèrent. La musique les enveloppait d’un doux mystère, aucun autre bruit ne pouvait les déranger. Il était tombé littéralement sous un charme indescriptible qu’aucun ne pouvait comprendre. Un, deux, trois, pas, tourne et valse, valse encore, leurs corps s’enivraient d’allégresse des premiers gestes de l’amour. Chuchotant à son oreille pour lui faire la cour, des « je t’aime » pour follement l’aimer. Son corps tremblait à son appel, éclat des roses les plus belles. Leurs pensées devenaient si fébriles, si ardentes et tant brûlantes, telles les fines fleurs des orangers, qu’à peine Manouska osait les déranger. Derrière elle, tout elle désirait quitter. L’amour brûlait en eux et à chaque fois les laissait sans voix. Douleur écarlate d’un instant de joie. Que n’auraient-ils donné de leur impatience. De ces feux qui les envahissaient comme une tornade qui les engloutirait. Robert murmurait : « Mon amour, mon doux rêve comment vous dire que je vous aime ? Comment vous exprimer sans trêve ce sentiment loin d’être blême. Il me met en transe dénudé à vos pieds et me transporte bien au-delà des nuées. Oh Manouska chérie, je vous aime ». C’était ainsi qu’il lui déclara sa flamme. Fougue et passion furent ses mots fredonnés à son oreille. Plus personne n’avait d’importance pour ce jeune couple. Pour lui, seules comptaient les jolies prunelles qui le regardaient avec tant d’extase... Il savourait l’odeur des fines boucles rousses qui glissaient délicieusement sur la nuque de sa partenaire. Dans un tourbillon de pas de deux, sans retenue, soudain, en pleine salle, sa cavalière trébucha. Il la retint gauchement et imperceptiblement déposa un léger baiser sur ses lèvres suaves. Leurs cœurs battaient si fort, si fort... Leurs regards en disaient long sur l’envie d’être plus près l’un de l’autre. Un désir si intense de se rapprocher, de se serrer, de se caresser, de s’unir. Ensemble, ils rougirent. Sortir et s’éloigner de cette musique endiablée, s’enlacer, voilà ce à quoi pensaient les deux tourtereaux !  L’air frais les ravigota. Ils restèrent ainsi debout face à face, un long moment. Il y avait lui, il y avait elle. Eux...seulement...seulement eux deux.

      — Nous vous cherchions. Vous nous abandonnez ! Et copain, copine, et nous alors ! S’exclamèrent leurs amis.

      — Retournons danser, Cécile et Georges nous attendent, dit allégrement Robert. 

      — Non, attends un peu, juste un tout petit peu, Je suis si bien ainsi ma tête sur ton épaule. Je n’ai pas du tout envie de me mêler dans cette fournaise. Je veux juste que nous nous aimions encore et toujours ! Gémit Manouska d’une voix douce.   

      Cécile, l’amie d’enfance, riait de les avoir surpris en plein ébats.

            — Maintenant, Robert, tu ne peux plus reculer. Tu dois te rendre chez elle, affronter sa terrible tante, et ses gâteaux aux noix ! 

       Il décida d’aller, le dimanche suivant, chez sa bien-aimée et de passer le barrage de sa tante Arlette, car c’est chez-elle qu’elle avait été recueillie à la mort de son père. Cette petite bonne femme d’un mètre soixante en avait sauvé plus d’un, durant la guerre, disait-on dans le quartier. L’affronter pour Robert n’était pas aussi simple. Plein de courage et bonne humeur, il se dirigea vers leur maison, s’empressa, d’une main tremblante, d’appuyer sur la sonnette. Son cœur battait la chamade. La porte s’ouvrit. Se mettant à cafouiller, il ravala sa crainte et annonça : « Madame, me permettez vous d’emmener Manouska votre nièce, au bal de ce dimanche ? Ce serait un grand honneur pour moi ». Robert, dont le regard était franc et rieur, déversait sa timidité. Une rose rouge dépassait de la pochette de sa veste en velours gris. Il n’omit pas d’en tenir une blanche dans sa main gauche pour l’offrir à l’hôtesse de maison. Arlette, qui avait coutume d’entendre frapper à sa porte pour des demandes d’invitation envers sa nièce, fut cette fois-ci, moins suspicieuse : « Entrez. Vous prendrez bien un café ? ». Maladroitement, il fit un pas en avant en  lui offrant la rose qu’il tenait. D’un signe de tête, accompagné d’un large sourire, elle l’invita à le suivre. Ils se dirigèrent vers l’unique pièce qui faisait office de salon, de salle à manger et aussi de chambre à coucher. Les lits étaient dissimulés derrière un grand rideau blanc cotonneux. Nerveusement, il accepta volontiers la tasse de café. Ses mains tremblaient. En douce, il regardait s’il ne tâchait sa belle chemise blanche. Ses chaussures noires brillaient tellement que le soleil paresseusement glissait son rayon et les rendaient plus neuves que jamais. Robert prit une grande respiration discrète. Dans l’attente d’un premier échange, l’oiseau bleu dans la cage chantait. Chacun avait du mal à lancer la conversation.

      — Ma nièce m’a parlé de vous, votre prénom est bien Robert n’est-ce pas ?

      — Oui c’est bien cela, de la famille Crespin.

      — La famille Crespin ! Mais oui ! Je connais bien votre famille ! Mon mari et votre père travaillaient ensemble à l’usine. Et dans quel atelier travaillez-vous ? Vous êtes bien à la mine, n’est ce pas ? Comment avez-vous rencontré ma nièce, dites moi ? 

       — Effectivement, je travaille bien à la mine, mais le poste que j’occupe est celui de conducteur de travaux sur le chantier de Moulins.

      — Bien, bien, cela me rassure, car il y a tellement d’accident dans ses mines. Tous les mois il y a des catastrophes, même des morts ! Ils ont bien du courage ces mineurs quand même !

      Elle passa en revue toutes les interrogations. Il répondait docilement, avec complaisance. Enfin, après deux heures de préparatifs, Manouska illuminait la pièce de sa présence. À la vue de cet homme, qu’elle trouvait encore plus beau et élégant que jamais, ses joues prirent une couleur pourpre.

            — Monsieur Crespin, souhaite aller au bal en ta compagnie, et je lui ai donné ma permission. Il me semble très bien, il m’a tenu  promesse de te raccompagner à une heure convenable.

      — Ma tante,  je ne sais comment vous remercier. Quel bonheur vous  me donnez là, ma chère tante ! Je suis ravie. Nous ferons attention à l’heure et nous ne ferons pas de bruit en rentrant,  je vous le promets.

      — Allez, jeunes gens, partez, sinon le bal se finira avant votre arrivée. Et vous, Robert, revenez dimanche  prochain partager notre repas. 

      L’invitation étant lancée, les deux amoureux se dirigèrent vers la porte d’entrée. La joie se lisait sur leurs visages. Leurs cœurs bondissaient comme s’ils allaient sortir de leurs poitrines. Subrepticement, du coin des yeux, Manouska observait Robert qui se roulait une cigarette. Elle savait déjà que c’était lui,  l’homme de sa vie.

      Ils dansèrent, dansèrent… Elle, qui avait chaussé des petits escarpins blancs neufs, n’eut pas mal aux pieds. Robert, bras croisés dans un pas de deux, dont ses mains effleuraient imperceptiblement les épaules de Manouska, touchant sa peau lisse et fraîche comme un doux matin, se sentait enivré d’une douce quiétude. Leurs corps aux aguets de mille folies, ensorcelaient les désirs de leurs envies. Comme un alcool qui les saoulait, les délivrant de leurs désirs. Manouska, sous l’emprise de tant d’émotion, furtivement lui parla bas : « Juste un mot, juste un mot de toi... ».

C’est en ce dimanche de fin de printemps qu’ils se promirent l’un à l’autre fidélité.

      Le mariage fut prononcé en 1954, sous le regard approbateur de tante Arlette et de monsieur le maire. La longue robe blanche mousseline eut un effet éblouissant. La mariée, désormais, madame Crespin, portait un chapeau dont on ne voyait que les fleurs, quant au marié, il portait son plus beau costume. Son couvre-chef noir rendait sa prestance encore plus élégante. Après la célébration eucharistique, le prêtre n’oublia surtout pas de donner à la mariée la fameuse quenouille chargée de rubans. Elle s’empressa de la déposer aux pieds de la vierge Marie, la priant de lui donner en premier un fils. La fête battait son plein, les convives furent nombreux.  Tous les habitants du coron avaient participé à la préparation du repas, saucissons divers, fromages, gâteaux sans oublier les vins. Les guitaristes et le cornemusier s’avancèrent sur l’estrade édifiée, pour cette occasion sur la place principale « Jean Jaurès », par les services techniques de la mairie. Les deux mariés ouvrirent le bal sur un tcha-cha-ta. C’est au moment de la « bourrée auvergnate », qu’ils s’éclipsèrent à pas feutrés vers le logis paternel, seul endroit pour les accueillir. Leur première nuit furent courte.

Le drap nuptial exposé à la fenêtre, preuve irréfutable de la  virginité de Manouska, enorgueillissait tante Arlette.

      Ils quittèrent cette région afin de construire leur nouvelle vie, loin des images noires que la guerre avait dessinées. Leur maison se trouvait dans la rue Parmentier à Moulins dans l'Allier, au cœur du Bourbonnais. La ville possédait, en son centre, une très belle tour horloge d’une trentaine de mètres de haut, datant du Moyen-âge entre 1451 et 1455, classée monument historique en 1929. Les personnages, revêtus d’une feuille de cuivre, sont au nombre de quatre : représentant la famille des : «  Jacquemart », mais ceci restait une légende car « Jacquemart » ce nom ne venait-il pas des grandes tuniques que portaient les ouvriers, ou bien des mannequins en paille qu’utilisèrent les archers comme cible pour leurs essais ? L’on dit qu’au XVème siècle un guetteur surveillait la ville de sa hauteur, en mesurant le temps par le son du glas. Cette ville fut signée également par le passage de Jeanne d'Arc, dont une flèche était restée dans le mur de l'ancienne prison. Silencieuse et endormie, elle était enrichie d’Histoire qui avait vu naître en ses murs Thierry de Clèves, Catherine de Médicis qui contribua au changement du château des Ducs de Bourbons, la reine de France Louise de Lorraine, veuve d’Henri III, la Duchesse de Montmorency en 1634, le Duc de Villars en 1653, le passage de Louis Regemortes en 1750, ingénieur qui apportait tout sa lumière et son efficacité à la construction du pont ainsi que le passage de Richard Bohringer en 1941. Elle possédait des monuments classés, comme sa cathédrale qui s'élevait, majestueuse, et dont sa renommée était mondiale. Elle fut érigée en 1386 par Louis II de Bourbon sous l’acceptation vigilante du pape Clément VII. En 1949, elle fut élevée au rang de Basilique. Un triptyque en faisait sa fierté. La vieille ville l’enveloppait d’un mystère. Le quartier, dans lequel les jeunes mariés habitaient, était éloigné de ce centre touristique. C’était dans une rue très tranquille, sauf que cette dernière était trahie par les passages des trains voyageurs et marchandises.

      Dès les premières années de leur installation, Robert et Manouska eurent quatre enfants, Enrike, Zina, moi : Flore la cadette, et Eva la benjamine.

 

      C’est à cette époque en 1957 que je vis les premières lueurs du jour.

 

      Notre mère ne travaillait pas, bien qu’elle fût très active dans le foyer. Chaque jour, on l’entendait vaquer dans la cuisine vers 4 heures du matin. Elle guettait le départ de notre père  pour nous apporter dans notre unique chambre, en cachette, un morceau de pain et du sucre.

 

      « Réveillez-vous, l’heure sonne ! Qui veut du sucre ?  Dépêchez-vous de vous lever, de vous débarbouiller le visage à l’eau froide et de prendre votre lait, mes chéris. Vite...Vite, nous allons être en retard pour l’école ! »

Avec paresse nos enfilions les vêtements déposés sur nos chaises qui étaient très souvent ceux de la veille. Nos yeux à peine ouverts, qu’il fallait à toute vitesse prendre nos petits sacs de gouter. Souvent, il n’y avait rien dedans, mais pour faire comme les autres enfants nous les prenions.

      Bien que l’enseignement maternelle fut à proximité de la maison  et facile d'accès, à condition de faire attention à la voie ferrée, nous arrivions toujours en retard. J’appréhendais les longues conversations des maîtresses qu’elles avaient avec ma mère. À leurs intonations et leurs regards posés sur les chérubins, il me semblait ressentir quelques compassions dans leurs regards. Quotidiennement, elles chuchotaient à voix basses, comme si elles craignaient d’être entendues. Cependant, les heures  coulaient, heureuses, surtout celle tant attendue du milieu de la matinée où des biberons de jus d’orange s’offraient à toutes les petites mains tendues !

 

      Jours lointains de bonheur, comme ils étaient chers à mon cœur !  

     

      Après la classe, seul, Enrike avait l'autorisation de se rendre dans l'unique petit magasin du coin de la rue, chez le marchand de fruits et de vin. Quelques fois, je le suivais discrètement, comme un chat qui suit sa proie.

      — Attends-moi, Enrike ! Criais-je derrière lui qui était déjà loin.

       — Rentre à la maison sinon maman va te gronder », disait-il en se retournant furieux.

      Je n’avais pas envie de l’écouter et faisais mine de pleurer.

      — Arrête de pleurnicher, je ne dirais rien, toi non plus d’ailleurs. Allez, viens et surtout n’en parle pas. 

      J’étais aux anges de faire cette escapade avec son frangin que j’adorais par-dessus tout.

      Un jour, la tentation fut trop forte, un étalage de jolies pommes vertes m’attira plus qu’à l’ordinaire. Ces beaux fruits attisaient ma gourmandise, si bien que furtivement, j’en chipais une, l’enfonçais dans le fond de ma poche, sans prendre garde si l’on m’avait vu. Soudainement j’entendis derrière mon dos :

      « Voleuse, petite gamine, je vais appeler ta mère ! Elle me la réglera cette pomme ! Et toi, tu recevras une sacrée correction, histoire de te dresser un peu » vociféra la vendeuse.

 

Je détalais à toute vitesse, prenant mes jambes à son cou. Mon frère me rattrapa très vite : « Viens là, Flore, donne moi cette pomme que tu caches derrière ton dos afin que je la lui rende. Te rends-tu compte que tu deviens une voleuse ? Que va dire mère ? J’ai honte de toi ! ». Ma joue reçut sa main. Une vraie course poursuite s'engagea, et je devins pour le reste de la journée, l'enfant isolé de la famille. Le cœur de ma tendre maman me pardonna, enfin, dans la soirée. Dix huit heures sonna, c’était l’heure de se laver. Manouska se munissait d'une grande cuvette en inox, remplie d’eau, qu’elle avait pris grand soin auparavant de faire bouillir, et la déposait à même le sol, dans la petite cuisine : « Aujourd’hui, ce sera le tour d’abord de Zina, puis d’Eva et de toi Enrike, et puisque Flore nous a fait des bêtises, elle passera la dernière ». Je n’aimais pas être la dernière, l’eau devenait froide et sale et le dernier devait aidait maman à porter la cuvette, étant trop lourde à porter seule.

      Assis sur un tabouret, nous attendions notre tour, sagement. Manouska frottait nos corps avec un gros savon noir, frictionnait nos dos de tout son amour. Avec une unique serviette de bain un peu râpeuse et vieillie par le temps, elle nous séchait. Elle semblait heureuse, la mère, sa voix était tellement claire et si apaisante.

      — Enrike, tu fais toujours pipi au lit, rien ne va avec toi. Te rends tu compte du travail supplémentaire que tu me donnes à chaque fois que de laver tes draps à la main dans la grande bassine ?  Tu seras toujours la risée de tes sœurs, et elles auront raison de se moquer de toi ! Mais quand te lèveras-tu de ton lit mouillé? Interrogeait-elle, d’une voix calme et aimante.

      Il grinçait des dents à chaque passage du gant de crin, alors que nous, ses sœurs, riions! C'était devenu un vrai rituel. Lorsqu’il faisait beau temps, le petit jardin se transformait en salle d'eau, un endroit agréable où j’adorais flâner, sentir les feuilles et les fleurs et se rouler dans l'herbe. Les jeux de cache-cache ou chat perché ravissaient le cœur de la maisonnée. Les mots de mamounette résonnaient avec douceur. C’était notre joie, notre rayon de soleil. Ses moindres gestes devenaient figures de ballets. Je la suivais, je l’admirais. J’étais comme son ombre. Je ne voulais jamais m’en séparer. Notre mère disait souvent que j’étais la plus collante, la plus dégourdie, mais la plus affectueuse de ses filles.

      Nous l'aidions de notre mieux dans  les tâches quotidiennes qui n'étaient pas notre fort. Nous étions près d'elle, discutant avec elle, lui posant tout plein de questions lorsque Manouska lavait notre linge. Moi, Flore, je m'accrochais à ses jupons, aimant l’odeur de la lessive, et surtout les bulles qu’elle faisait exprès de laisser échapper. Je les rattrapais en se hissant sur le petit tabouret tout en riant, ma tendre mère m’aspergeait avec tendresse. J’étais toujours prête à me rendre utile pour elle.

 

Un klaxon  retentit dans la rue, elle laissa tomber son ouvrage.

      — Surveille l’eau, Flore, c’est monsieur Martin qui nous apporte des nouvelles. Je reviens. Soyez sage. 

      Circulant à bicyclette, de portes à portes, de sonnettes en sonnettes, le colporteur nous proposait des revues et des queues de lapins. Il marquait toujours sa présence au portail d'un coup de sifflet, sa mère le guettait avec impatience. D’un geste rapide, elle renversait sa tête tout en ébouriffant ses cheveux roux. Telle une crinière au vent.

      — Madame Crespin ! Que vous voilà bien rayonnante ! J’ai pensé qu’une livre de beurre vous plairait en plus des lapins habituels. 

      — Parlons doucement, les enfants nous entendent et nous surveillent derrière la haie. J’ai quelques couteaux à vous donner.

      Manouska avait tout préparé sous son grand tablier blanc.

      — Bien, joli l’dame. Voyons, quelles sont les nouvelles... J’ai choisi de vous parler de Ben Hur. Je ne l’ai pas vu à sa sortie, mais là il le rediffusait, alors j’en ai profité et je l’ai tellement aimé que je n’ai résisté à le revoir ! Déjà à sa deuxième sortie en 1959, il avait remporté trois oscars au festival de Cannes : meilleur Acteur pour le beau Charlton Heston, meilleur film et meilleur réalisateur. Vous le verriez ce Charlton Heston, vous en tomberiez amoureuse ! Il est dans ce rôle à vous faire rêver. 

      — Vous aiguisez bien les couteaux, j’avoue qu’aussi ma curiosité, racontez moi ! 

      — Ah ! Je ne peux pas tout vous dire, cela se situe au temps de Rome, de Jules César, de Jésus Christ, une grande saga, dit-on. Un film avec des milliers de personnages. Et les costumes, faut voir ! Que du grandiose, il parait. J’ai aussi une autre nouvelle qui vous fera grand plaisir, madame Crespin. Vous souvenez vous de votre amie Céline ?

      — Oui, oui, répondit-elle avec une certaine impatience.

      — Eh bien, je viens de passer chez elle et elle m’a conté son histoire. A dire vraie une histoire fortement désolante, curieuse et pénible. Saviez vous qu’elle revient de loin ? Des camps de concentration de Stiegau ! Elle m’a tout raconté. Son père fut arrêté par dénonciation tout simplement parce qu’il avait donné à manger à un  soldat anglais. La jalousie fait beaucoup de tort des fois... que faire si ce n’est que de se taire. Quelle terrible histoire ! Écoutez la suite. Lui et sa famille dont Céline ont du grimper, in extrémis dans un train, cependant à cette époque encore enfant, elle regardait avec les larmes aux yeux ces braves gens entassés dans les wagons à bestiaux. Leurs bras pouvaient à peine sortir, leurs mains se tendaient. Ils criaient « à boire, à boire... ». A leur arrivée, elle avait vu les enfants et les femmes séparées des hommes... elle avait vu qu’ils portaient comme des pyjamas zébrés. Eux, disaient les nazis, étaient des réfugiés politiques, des patriotes résistants, donc leur cas fut différent. Ils étaient quand même entassés dans des baraquements. Pour nourriture, ils avaient une gamelle d’eau chaude, un quignon de pain noir. La couche de la petite recevait à chaque instant de l’eau qui tombait de je ne sais où. Les femmes et les enfants devaient travailler dans les carrières. Les plus jeunes arrachaient les pissenlits, les mauvaises herbes. Qu’il pleuve ou qu’il fasse très chaud, ils devaient sans relâche courber le dos et encore plus devant cet ennemi puissant. Les mains des enfants grattaient le sol jusqu’à ce qu’elles deviennent rouge sang, certains d’entre eux s’écroulaient par tant de fatigue. Céline me disait... me disait « aufster » ce qui signifia « allez debout » en donnant des claques retentissantes : « Maintenant tu auras chaud aux mains ! ». Beaucoup de gens furent libérés par les russes, cependant beaucoup de soldats allemands se réfugiaient dans des familles du hasard, se terraient dans des hangars, sous les ponts, courraient dans tous les sens pour ne pas être condamnés. On ne savait plus qui était qui. Elle m’a raconté qu’ils marchèrent durant plus d’une semaine de jour comme de nuit. Ils n’avaient comme seul breuvage qu’un peu d’eau. C’était la débâcle. Pour rentrer au pays, il fallait attendre le convoi. C’était interminable, son  père qui avait de bonne relation avec le curé du village fut tenu au courant d’un prochain départ via Strasbourg. Malheureusement, leur long et pénible trajet était loin d’être terminé. Ils furent acheminés dans une aire de rapatriés, la gare de Moravie où ils durent attendre deux à trois mois. C’est là qu’ils s’aperçurent que ton amie était atteinte d’une thrombose pulmonaire. Ah, là, là petite dame, quel drame ! Quel drame ! Elle était si innocente! Heureusement, qu’elle a rencontré son époux, un homme intègre, un homme bien. Vous le verriez, il est à ses petits soins, je vous le dis. Et, si amoureux... que cela en est beau, tendre à voir.                                                                   »

      Les discussions allaient bon train, car c’était lui qui nous délivrait les nouvelles du jour, comme un vrai journal qu’il nous était difficile d’obtenir car trop cher pour les revenus aussi modestes de notre famille. Le rémouleur côtoyait toute sorte de gens, il savait tout et connaissait tout. Ainsi il leur racontait les plus belles histoires de leurs quartiers, mais aussi les plus terribles. Il était comme un reporter. Les jours de fêtes,  il s'équipait d'une machine dans laquelle étaient insérés des cartons à trous, et lorsqu'il tournait une manivelle des sons magnifiques en sortaient. Un doux rêve comme dans les plus beaux contes de fées, comme si nous assistions à un concert dans leur belle Basilique ! Manouska nous affirmait que toutes les bricoles qu’il vendait, avaient la magie des bienfaits. Elle aimait bien cet homme.

      Mon père, fortement attiré par la chasse, avait accroché au mur, en guise de décoration, plusieurs fusils et épées sur un tissu feutré de couleur rouge. Ce décor semblait étrange, comme si il  provenait d’un autre monde, tout en dégageant un certain mystère devant la nudité murale. J’avais tendance à monter sur une chaise, au risque d’en tomber, pour les toucher. Il me l’interdisait avec colère, cependant n’en faisait qu’à ma tête

       Certains dimanches, alors que les promenades avec lui étaient rares, il partait, loin de la ville et de notre maison, en m’imposant, ainsi qu’à mon frère, de l’accompagner. Elles  semblaient si étranges, ses promenades ! Dans une caravane isolée, entourée d’arbres, se trouvait une dame aux cheveux longs noirs, mal coiffés, une large ceinture à la taille, un collier énorme de couleur bleu tapante et qui laissait deviner une poitrine généreuse. Elle portait une  longue jupe fleurie. Elle était bien différente de ma mère. Elle semblait heureuse de s’élancer vers lui, comme si que le temps leur appartenait. Soudainement,  il nous prenait par les poignets, nous poussant à grimper à l’arrière de la DS.

      — Ne venez pas nous déranger pour un oui ou un non. Enfin, taisez-vous, je ne veux entendre qu’une mouche voler ! Aucun bruit, entendu mes chers enfants ! 

      Accroupis derrière une banquette, nous attendions sans rien dire et sans oser même respirer, tout en entendant de drôles de chuchotements.

      — J’ai peur, j’ai froid, Enrike.

      — Chut, tais-toi, il va nous entendre. Ne dis rien, petite sœur, et surtout ne raconte rien à maman, sinon des personnes qui enlèvent les enfants viendront nous chercher.

      — C’est quoi ces bruits? Hein, dis-moi, Enrike ?

      — Je ne sais pas moi ! Je n'ai jamais écouté cette voix, comme toi c’est la première fois. Allez, mets tes mains sur tes deux oreilles et ne dis plus rien, d’accord ? 

      Des larmes d’incompréhension coulaient de mes yeux verts, déversant un torrent chaud sur mes joues glacées. Une heure puis deux passèrent, nous restions sans bouger coincés entre deux banquettes, les jambes pliées, entourées de nos bras. Enfin, il sortait. Sans un seul mot d’échange, nous regagnions notre demeure sous l'œil inquisiteur du père. A voix basse, nous parlions de ces heures d’attentes au fond de cette roulotte, sans réellement en saisir le sens. Nous étions muets comme des carpes  devant notre chef de famille, son allure petite et robuste ainsi que le ton de sa voix rauque nous intimidaient. Nous le craignions.  Le padré, nous le voyions guère, très tôt au environ de cinq heure, il quittait la maison et rentrait toujours tard dans la soirée. A la nuitée,  comme d'habitude, éreinté par sa longue journée de travail, l’énervement s’entendait dans sa voix, forte et rauque. Lorsqu’il s’adressait à notre mère, son élocution devenait saccadée et montait en puissance. Je m’enfonçais dans le lit, me serrait tout contre ma petite sœur Eva, pour ne plus entendre ses grondements. Il s’en fallut d’une fois, d'une seule fois... et tout basculât.

      Manouska, traumatisée par les horreurs de la guerre,  malgré le soutien de mon père, du rémouleur et du voisinage, sombrait dans un coma que nul ne pouvait comprendre. Sous cette emprise, elle rendait souvent visite à notre grand-mère, Kristina, placée à l’hôpital psychiatrique d’Yzeure, situé à quelques kilomètres de la maison. Elle restait souvent de long moment avec elle. Il nous était interdit d’entrer dans ces lieux, nous étions tous trop jeunes, disaient l’accueil de cet établissement et notre père. Il valait mieux pour nous, penser que nous n’avions plus de grande-famille maternelle, nous disaient-ils. Quel était donc ce mystère qui s’entourait d’interdit ?

      D’ordinaire, en fin d’après-midi, durant une heure, Manouska faisait de la gymnastique dans leur chambre, nous pouvions distinguer son rire, nous pouvions imperceptiblement l’entendre respirer...sans s’y attendre notre père ouvrit la porte et les paroles échangées s’élevèrent si fortes que brutalement mon frère ouvrit, avec violence,  cette porte qui nous était fermée jusqu’à lors. Leur chambre était assez spacieuse, une fenêtre pleine de soleil laissant pénétrer la lumière par ses rayons multicolores. Le miroir nous reflétait l’image de notre mère, un visage défait et crispé par la douleur. Elle gisait, sur le sol au carrelage rouge brique, en pleurs et en sang. Une chemise de nuit revêtait partiellement son corps. Ses cheveux ébouriffés laissaient à deviner une bagarre. Lui, il avait les traits tirés, la couleur de ses joues rouges, dont des empreintes de doigts laissait devinait qu’une gifle violente s’y était déposée et ses yeux gonflés indiquaient sa colère. Enrike entra le premier. Tandis que papa sortait de la pièce, fou de rage. Nous allongeâmes maman sur l’un des deux petits lits en fer de notre chambre. Elle s’était assoupie. Nous l’enveloppions de tout notre amour, agenouillés près d’elle, tous en larmes. Un liquide rougeâtre coulait de son front : « Petite maman chérie, ne pleure pas.» dit Zina, ma sœur aînée, tremblante.

Dans son regard, une grande tristesse se laissait deviner. Elle nous révélait, d’une voix à peine audible, que l’amour était aussi de la colère parfois et que cela n’était rien, qu’il fallait oublier, que notre père était, malgré sa rudesse, un brave homme. Elle voulait croire en cela. À partir de ce jour, son visage devint sombre. On aurait dit qu'un automate avait pris place dans son esprit et dans son corps. Elle ne se coiffait plus, ne se mettait plus son beau rouge à lèvre couleur carmin. Elle nous semblait si distante, si lointaine qu’on aurait pu penser qu’elle ne fût que l’ombre d’elle-même. Elle s’absentait de plus en plus de la maison sans nous dire où elle allait, nous laissant seuls, livrés à nous-mêmes. Le linge, la vaisselle et la poussière dans l’évier s’accumulaient. Dans le petit jardin, les poubelles s’entassaient. Robert, lui aussi, n’apparaissait que de temps à autre. Ni Manouska, ni lui ne se parlaient. Ils étaient devenus des étrangers l’un pour l’autre, mais surtout nous nous étions devenus des étrangers pour eux.

      Enrike, notre grand frère, veillait sur nous du mieux qu’il pût. Pour lui, il n’était plus question d’attendre notre pain sucré le matin. C’est lui qui prenait soin de notre réveil et de notre coucher. Cependant, ne pouvant pas tout assumer, il frappa à la porte de la voisine pour la tenir au courant que nous avions faim et froid. Cette voisine, copine de notre mère, Madame Chaptal, en entrant eut un grand étonnement à la vue de notre intérieur. Discrètement, elle se mit au labeur de tout nettoyer. Elle passa chaque jour nous préparer les repas, durant quelques jours. Elle prit la décision d’alerter la police et les administrations d’enfants en danger. N’en pouvant plus des pleurs de notre tendre mère, étourdi par cette violence qui s’accroissait de jours en jours, Enrike se munit d'un rasoir, se tailla le bras et celui d’Eva, notre grand-sœur. Il avait six ans. Zina, la cadette, prise de peur, se jeta dans mes bras. La porte d’entrée claqua, Robert arrivait.

 

      Tout s'arrêta, tout bascula. La maisonnée était sans dessus-dessous, comme si un éclair était soudainement entré mystérieusement.

Les années de bonheur de nos parents se comptaient sur les doigts des deux mains. Huit ans, exactement huit ans !  

Depuis ce jour, la famille était déchirée, dissoute à jamais.

 

      Une énorme chaine fût entrelacée entre les barreaux du portail gris, un gros cadenas en assurait la fermeture. On pouvait lire «  A louer » sur la pancarte tenue par un fil de fer. Nos parents étaient tout les deux là, leurs mains éloignées de l’une de l’autre, impuissants devant ce désastre. Nous pressentions un danger. Pour moi, mon frère Enrike, Eva et Zina, tout devint obscur. Une voiture blanche, inconnue de nous, était stationnée devant chez nous. Des gens que nous ne connaissions pas vinrent nous chercher. Rapidement notre mère nous firent rentrer et nous habillèrent. Mes sœurs et moi étions vêtues d'une robe blanche, un passe de fleurs blanches dans nos cheveux et de jolies sandalettes à nos pieds, nous étions telles des jeunes, belles mais petites fiancées, mon frère lui portait des habits marron foncé. Entourée de deux étrangères, nous nous glissions, à grande peine, dans cette voiture. A la vue souriante de ma sœur aînée, Zina, installée la première, je me sentais rassurée. Le véhicule démarra. Au travers de la vitre arrière, je distinguais, de moins en moins, le regard douloureux de notre chère maman, Manouska. Un signe de la main,  un au revoir d’une échappée de baisers, puis elle disparut. Ce fût notre dernier échange.

 

      A trois ans et demi, je devais fermer les portes de mon cœur à cet amour que jamais je n’aurai plus, celui de ma mère, Manouska.

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Publié le par chantal rodier
Publié dans : Flore ou la rage de vaincre

2-L’orphelinat bien-aimé

 

 

      « Enrike! Enrike ! Reviens-moi ! »                                                                                       

 

      Un ruisseau coulait de mon cœur à la pensée d'être éloignée de mon frère Enrike hébergé dans un centre uniquement pour garçons, à Yzeure dans l'Allier. Tout nous séparait maintenant. Il eut à peine le temps de descendre du véhicule que des hommes le tirèrent de force par la manche de son gilet sans que j’eusse le temps de l’embrasser. J’avais l’impression de perdre la tête, que l’on m’arrachait un morceau de chair, que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve et qu’il me reviendrait bientôt. Le conducteur m’invita à regagner le minibus qui nous avait conduits jusqu’ici. Le trajet fut sans paroles. Mon cœur, rempli de larmes, semblait ne plus battre dans ce silence absolu. Un temps infini le faisait sombrer dans les profondeurs de mon désespoir. La route me semblait si longue comme des secondes de l’enfer. Mon frère, mon cher frère, quand  te reverrais-je ? Je me serrai contre Zina, ma sœur aînée. Eva, la plus petite, placée dans une famille d'accueil à la campagne, me manquait déjà. A droite, à gauche, tout droit, une ville, une porte...l’orphelinat des sœurs de Saint Vincent de Paul, me lisait Zina. C’est ici que s’achevait mon premier  voyage.

Les sœurs nous invitèrent à pénétrer dans leur institution. La bâtisse était entourée de grands murs blancs, un portail gris en assurait l'entrée principale. Il y avait bien une deuxième entrée, plus petite, mais celle-ci était destinée aux camionnettes d’épiceries, de fuel et de matériels divers. Il y avait toujours le gardien, d’allure mince et au regard terrible, qui surveillait, posté au portillon verdâtre, rendant difficile une quelconque échappatoire de ce lieu béni. Je me sentais encore plus petite devant ces immenses façades blanchâtres. J’avais le désir intense de crier. Zina qui le vit, me prit la main, la serra encore et encore afin que je me taise. La cour carrée, un terrain  sobre avec deux rangées de châtaigniers, semblait receler des mystères. Sur sa gauche, une petite demeure détachée qui semblait attendre ses logeuses. Au centre, un grand habitacle avec plusieurs étages. Sur sa droite, un pavillon où l’on pouvait apercevoir une salle qui servait à tout et à rien : aux rassemblements, aux temps des lectures, à la préparation des chants pour la messe du dimanche, aux jeux et à l'heure des devoirs.

Voyant notre curiosité enfantine, elles poussèrent les portes. L’'extraordinaire était là, devant mes yeux,  tel un trésor qui bondissait dans mon cœur ; un plancher, surélevé d’une estrade avec de vrais rideaux couleur bordeaux, un théâtre, un vrai un théâtre ! A cette vue, la joie gagna tout mon être, et des frissons parcoururent mon corps. Ce n’était pas un endroit comme les autres. Ici régnaient l’équilibre et la paix.

L’éducation des sœurs de la visitation, rue de Villars à Moulins, avait pour but d’accueillir des enfants de la D.A.S.S., de remplacer le manque d’amour parental et d’en assurer leur éducation si possible jusqu’à leur majorité. Cette congrégation fut fondée en 1616 par  Sainte Jeanne Françoise de Chantal sous François de Sales. Elle fut reprise en 1622 par Saint Vincent de Paul, premier supérieur des Filles de la Charité dont dépendait l’orphelinat. 

Les Dames revêtaient de longue robe noire que recouvrait un grand tablier blanc. Elles étaient coiffées de cornettes faites avec du drap en lin, très solide et rigide, qui recouvraient entièrement leurs cheveux. Elles étaient pliées d'une certaine façon dont elles seules connaissaient le secret. On aurait dit qu’elles avaient deux oreilles blanches. Chaque été, les bancs, bien exposés au soleil, en étaient recouvert afin que ces tissus sèchent jusqu’à en devenir du carton. Ces délicieuses nones gardaient leur cœur, leur vie entière à Jésus. Elles se mariaient avec Dieu, disaient-elles. Haute comme trois pommes, à trois ans, je voulais les aider de mon mieux. L’idée me vint de prendre mon urine pour en laver les portes, elles aussi prenaient un liquide jaune pour faire le ménage ! Alors pourquoi pas moi ? Je voulais me sentir grande comme elles !

      Ma toilette du soir m’était donnée par une des monitrices « Monique ». Cette jeune femme très agréable, me délivrait sa tendresse. L’instant que j’attendais, fut celui des bulles de savon. Elle faisait beaucoup de mousse et m’en aspergeait de partout ! Que c’était délicieux ces instants de partage ! Lui montrer que j’étais en âge de me laver seule me tenait vraiment à cœur, aussi je pris un tube dont la pâte me semblait parfaite à étaler sur mon corps. Subitement, une poussée de petits boutons rouges firent leur apparition. Monique riait, elle ne me gronda pas. Je portais sur moi, durant toute la journée, comme une odeur de chlorophylle ! Un jour, vers mes onze années, je découvris les douleurs de la menstruation. Je voulais m’en cacher. Je voulais rester innocente. Je voulais continuer de grimper sur les arbres, je voulais continuer de jouer à la balle au camp au chat perché. Le premier jour je me tus, non pas de honte, mais parce que je refusais ce liquide chaud qui coulait entre jambes, signe que je devenais une femme. Je refusais que ma poitrine change et gonfle. Je refusais de rentrer dans le monde des adultes où le rire n’était plus permis, pensais-je. Par honte de cela, je me réfugiais dans les W.C. pour prendre du papier toilette. Je le roulais méticuleusement. Rien ne tenait. Tant bien que mal j’essayais de dissimuler mon sous-vêtement taché. Sœur Bernadette s’en aperçut et discrètement me convia à la suivre afin de me donner mes premières serviettes hygiéniques. Elles étaient au nombre de cinq, une par jour. Ici, à l’orphelinat, tout était compter, même cela.

      J’avais un penchant pour sœur Marie-Louise qui faisait de son mieux pour soulager nos peines et qui nous récompensait lorsqu’ elle l'estimait juste. Ce fut la première des sœurs de cette confrérie à obtenir son permis de conduire, qu'elle eut du premier coup. Nous, Les enfants adorions monter dans la voiture, une 2CV gris foncé. Nos cheveux volaient au vent par les vitres ouvertes, et nous chantions avec elle tout au long de la route. Il y avait aussi sœur Suzanne, la dame au teint blanc comme la fleur des nénuphars, calme comme elle aimait à le dire. Elle comptait parmi mes préférées. C’était elle qui préparait nos repas. Lorsqu’elle était de bonne humeur, elle nous enseignait l’art de la table et nous donnait des cours de cuisine pour faire de nous des vraies jeunes filles, comme elle le souhaitait. Sœur directrice, madame Poujol, la plus redoutée, diriger l’orphelinat en toute sévérité. Son autorité faisait d’elle la sœur la moins aimée.

J’avais le temps de grandir, la vie était là, et le geste de tirer les jupons ne m'avait toujours pas quitté, sœur Marie-Lucile en savait quelque chose !

      Ces religieuses que j’aimais tant resteront à jamais gravées dans ma mémoire.

      Douceur d’un cœur, amour exalté. 

     

      Etant assez bonne élève à l'école privée de "Notre-Dame", institut extérieur à ma vie de tous les jours. L’état avait pris da décision que je resterai dans cet enseignement. Je demeurais, en admiration, à chaque fois que je voyais  ma maîtresse, Mme Legrand. Son savoir dans le domaine de l’histoire, du français, et du latin me fascinait à chaque leçon ! J’étais déjà une rêveuse de lointains pays, il faut dire. En fin de mois,  j’étais fière, lors de la remise des récompenses, de porter sur mon tablier bleu marine obligatoire les barrettes que la directrice, sœur Lucile, nous distribuait : rouge pour l'excellence, verte pour la sociabilité, bleu pour les encouragements, chaque matière ayant sa couleur. Souvent, la verte était fixée à mon tablier. Oh, que j’en étais heureuse ! Les copines m’entouraient et j’adorais me sentir importante en ces moments là. Ainsi passèrent tranquillement ces premières années. 

      De bonnes notes en fin de semaine promettaient de l’argent de poche.  Mon groupe, surnommé l’Oustalou, les huit - dix ans, attendait avec hâte de s’asseoir à la queue le leu  sur les banquettes en bois clair du couloir avant de pénétrer non sans quelques inquiétudes dans le bureau de la directrice. A tour de rôle, face à face, son verdict tombait, c’était : soit quelques sous pour les bonbons du dimanche, ou soit la sévère punition, c’est à dire une règle en fer qui battait la mesure « et un et deux et trois » sur le bout de nos doigts. 

      La sévérité avait sa place, la vigilance régnait, mais l’affection demeurait reine. Les cadeaux furent nombreux : école de danse, initiation au piano, théâtre, écoute de musique classique, voyages et droit à une école privée ! Les sentiments de bien être furent si grands que tout le groupe voulait épouser la même religion, celle de nos sœurs tant admirées, celle de Dieu. L’orphelinat nous apporta la rigueur, le sens de l’honneur, celui du respect et du devoir. 

      Je vécus mes premières années comme une béatitude. Les dix commandements furent l’exemple de toute ma vie, mon édifice à tout jamais.

      En période d’été, chaque année, le château de Louchy Montfand, près de Saint-Pourçain sur Sioule dans le Bourbonnais, faisait office d’auberge de vacances. Son histoire remonte à bien des temps reculés : un lieu sacré, druidique à l'époque gallo-romaine, lieu fortifié quelques mois après la mort de Charlemagne. Pour se protéger du pillage et de la famine, les portes de ce domaine s'ouvrirent aux habitants. Ils demeurèrent en son sein durant une période de deux cent cinquante années environ, accompagnés de leurs animaux domestiques. Quelques preux chevaliers en quête du saint Graal vinrent se reposer en ces lieux. La France ensanglantée, les guerres de religions  le détruisirent partiellement. Depuis sa rénovation, il fût décidé que ce beau logis accueillerait des enfants démunis afin de leur offrir quelques semaines de vacances, mais aussi des enfants dont les familles possédaient quelqu’avantage financier. 

 

      Les sœurs louèrent un bus rien que pour nous. Depuis plusieurs semaines, elles s’afféraient à la préparation des bagages. J’adorais cette période, car le mois de Juin était consacré dans le temps libre à l’essayage des jupes et des maillots de bains. C’était très drôle, très jovial, très intense. Nous étions toutes excitées et nos chères gardiennes avaient du mal à nous retenir, alors, elles jouaient le jeu avec nous ainsi il était plus facile pour elles de nous contrôler. Un maillot trop grand, cela ne faisait rien, une petite retouche et il était à notre taille ! La robe grise du dimanche laissait place à une belle robe si soyeuse qu’on aurait cru de la vraie soie et tellement jolie dans ses tons roses ou jaunes. Zina, qui était plus réservée que moi, restait éloignée de notre groupe, souvent je croisais ses yeux et j’avais l’impression qu’ils me fuyaient. Peut-être savait-elle plus de choses de plus que moi sur papa et maman ? Ou peut-être pensait-elle à notre frère Enrike ou à notre petite sœur Eva ? Je n’arrivais jamais à lire dans son cœur. Moi, mes yeux étaient remplis des larmes du bonheur. Dans les siens, celles de la tristesse en coulaient. Shorts, tee-shirts, sandalettes en plastiques remplissaient des valises entières. L’heure du départ sonna, un vrai capharnaüm ! Bien rangées par deux les unes derrières les autres, nous montâmes dans le car. Des rires, des chants, des temps de sommeil accompagnaient les kilomètres qui nous séparaient du lieu des félicités. Notre arrivée fut chaleureusement fêtée par des jeunes filles venues des quatre coins du monde. Très vite, les monitrices nous répartirent dans des groupes dont chacun portait un nom comme « l'oiseau bleu » ou « soleil levant ». C'était très important car, à l'appel du matin, avant d'aller au réfectoire,  au moment où l’énorme cloche retentissait,  les files se regroupaient devant l’escalier principal du château en chantant : « Mon soleil, mes amours c’est un petit oiseau si fleur, quand je le vois sur mon toit c’est au fond de mon cœur la Joie. Il me dit le bonheur n’est vraiment pas compliqué : c’est de chanter et de s’aimer en toute amitié ! Là...là...là... ».

A ce premier jour, mes amies : Bernadette, Christine, Marie Joséphine, Céline, Caroline, Denise Annie, Ghislaine sa sœur, tout en jouant à chat perché, s’exclamèrent en chœur.

      — Flore, viens avec nous, allons ! Faisons, avec Patricia et Bernadette, le tour de ce magnifique endroit. Allez viens ! T’as la trouille ou quoi ? Souligna Caroline, la plus hardie.

      Sans qu’elles aient besoin de me le répéter deux fois, je me joignais allégrement à ce groupe des gaies luronnes.

      — Vite, visitons ensemble, j’ai hâte de me tremper la tête dans cette pataugeoire, même si l’eau est peu profonde, je me tremperai quand même ! 

      — Ouh-là, Florence, tu nous la joues courageuse, aujourd’hui ! Qu’est ce que l’on va passer de bonnes vacances, ici ! L’air est frais. Vous avez vu le parc comme il est immense ? Et ce château, on dirait celui d’un grand seigneur du moyen-âge ! 

      — Mais pas du tout, Sylvie, on dirait plutôt celui de Montfan. Ah ! Au fait, il parait que plus loin,  à quelques kilomètres de nous se trouve également un vieux château. Il est tout en ruine. Parait- il qu’il est toujours habité. Il se nomme le château de Barbe bleue, et vous savez, les filles, il semble même qu’il a enfermé plusieurs de ses femmes ici. 

      — N’importe quoi, ce que tu nous racontes là, Caroline !

      — Hum ! Moi je serai curieuse d’allez voir cela. Et si on...

       — Mesdemoiselles, vous faites preuve d’obéissance, à ce que je voie ! Filez vite au réfectoire, avant que Sœur Brigitte  ou la directrice, vous punissent ! 

 

      Peu importe, nous verrions tout ceci plus tard. Pour l’instant, nous ne pensions qu’aux bonnes choses à déguster. Quel bonheur ! Pain chaud et confitures de fraises ou d’oranges ornaient les tables sur lesquelles nous attendaient de beaux bols blancs pleins de chocolat chaud. Les matinées s'écoulaient tranquillement, remplies par des activités diverses et variées. J’appréciais l’instant d’ouvrir le cahier de vacances, car il y avait toujours une histoire ou un conte qui me ravissait. Toutefois, j’éprouvais quelque chagrin lorsque mes copines écrivaient à leurs parents, car ma page, à moi, était toujours vide, n’ayant aucun parent ni adresse de destination. Pour cacher mon chagrin, je faisais semblant d’adresser un courrier avec un en-tête vide. L'après-midi, nous nous reposions dehors, allongés sur nos serviettes de bain, bien à l'abri de grands chênes. La sieste était aussi sacrée que la messe. Je murmurais à qui mieux mieux comme un petit poussin. Oh ! Je n’étais pas de celle à qui l’on donne une part au chat, tellement ma langue se déliait. Enfant très vive, je faisais tourner la tête à plus d'une de mes cheftaines. Les arbres furent ma maison, je m’amusais à grimper au plus haut, sans me rendre réellement compte du danger encouru. Monter jusqu'à en atteindre la cime fut mon obsession! Je n'étais qu'une plume qui voyageait dans l’espace infini des cieux, mes yeux se confondaient d'admiration devant la forme des nuages, tant elle semblait laisser deviner des ombres qui parfois me paraissaient familières. Je m’amusais à découvrir,  dans leurs formes, hommes, femmes ou animaux. Tout cela avec une imagination débordante. J’inventais des histoires de princesses ou d’ogres. Les monitrices me cherchaient partout en criant mon prénom. Je ne bougeais pas d'une once afin de ne point me montrer. J’étais si bien, si loin, si haut ! Dès qu’elles m’attrapaient, j’étais sévèrement punie, reléguée à éplucher des tonnes de pommes de terre, ou bien les bras sur la tête durant de longues minutes, des heures même, sans parler ni boire ni  goûter, privée de baignade dans l'unique pataugeoire du pré. Malgré tout, je gardais le sourire aux lèvres, trouvant aucune importance à cela, j’avais passé un agréable moment dans ces cimes,  tel un oiseau prenant son envol dans ce ciel bleu d’été, et c’était cela le plus beau ! Qu’elles étaient délicieuses,  ces heures libres  durant lesquelles je construisais des cabanes avec des branches de bois recouvertes de feuilles ! Les pierres que je ramassais me servaient de fauteuil pour recevoir mes invitées coloniales. Jouer aux indiens ou au chat et à la souris semblait convenir à mes capacités sportives. Toutefois, la lecture et m'allonger dans l'herbe en respirant l’odeur des boutons-d’or ou des pâquerettes et en claironnant : je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément, jusqu’à épuisement des pétales, furent mes alliées intimes dans mes heures de solitude. Lorsque que je recevais dans mon logis, mon équipe était toute la joie de l'innocence. Gare aux imprudences, car nous avions droit alors au nettoyage complet des sols ou des escaliers, à genoux avec une brosse métallique trempée dans un seau d'eau javellisée. C’était une vraie corvée, aucune d’entre nous n’aimait à l'accomplir. Laure, ma meilleure amie de ces instants temps-là, était brillante dans ses études, et parfaite dans les charades et les blagues. Elle possédait un savoir sur les animaux sauvages qui m’émerveillait. Elle me décrivait son milieu familial avec tant d’amour que j’aurai bien voulu la suivre, moi, chez elle ! Elle vivait entourée par des zèbres, des girafes, des éléphants et des lions, m’indiquant qu’ils étaient tous en semi-liberté. Ses parents s’occupaient de ce vaste domaine. Les visiteurs affluaient en été et c’était pour cela qu’elle, elle était ici. Comme elle aurait préféré participer à tous ces spectacles de nuit ! Comme elle aurait préféré regarder cette magie qui se filait au travers des étoiles ! Une nuit dans le dortoir, nous étions restées à discuter à voix basse pour ne pas déranger les copines. Elle me contait son bonheur, ses amis, son école et nous parlâmes de coquetterie, de vêtements et des garçons, mais ce dernier sujet, toujours en secret ! L'heure tardive,  nous indiquait qu'il était temps de se coucher, ni l'une ni l’autre ne trouvait le sommeil.  Ce fut alors qu’elle me proposa de prendre une bouffée d'oxygène en se rapprochant de la fenêtre. « Regarde ! Je suis comme un hibou ou une chouette. Non, je veux être une chauve-souris. ». Une frayeur me gagna voulant la retenir, mais elle avait disparue, disparue dans le vide. Que s'était-il passé? Où était-elle ? Comment regagner tranquillement mon lit ? Comment pouvais-je fermer les yeux et faire semblant de dormir ? J’avais sûrement dû rêver, car aucune autre jeune demoiselle ne s'était réveillée. Un mauvais rêve sans doute, oui c'était cela, j’en étais sûre, un mauvais rêve. J’entendais le bruit du silence, puis un cri, un son là tout près de moi, une résonnance en moi. Je criais de tout l’air de mes poumons, dans tous les dortoirs et les couloirs pour avertir de ce que j’avais vu. J’avais réveillé les grandes comme les petites. Je courais dans tous les sens. Je ne savais plus où. Je suffoquais. Le mal me gagnait. Je tremblais. J’étais affolée : « Elle est... elle est là ! En bas, gisante…Elle est mon...montée sur le re...rebord de la fe...fenêtre et elle a disparue ! ». Mon langage ne s’était pas amélioré, plus mes peurs grandissaient et plus j’entrecoupais tous les mots.

 

      Le lendemain matin, le dortoir fut tout chamboulé. Les monitrices tirèrent brusquement les draps des endormies pour les secouer de leur nuit. Il était tôt, très tôt, le soleil n'avait toujours pas montré ses beaux rayons. Les petites filles avaient  peine à se lever,  le sommeil les tiraillait encore. Il fallut faire vite,  tout vite. Déjeuner vite. Descendre vite. L'agitation générale était à son comble, toutes étaient agitées après cette étrange action de la veille qui bousculait cette matinée estivale. Je compris, soudainement que je n’avais pas rêvé. Je savais maintenant que le songe était réalité. Ce fut le défilé des parents. Les unes après les autres, nos amies s'en allaient après s’être donné un dernier baiser.

      Nous, enfants de l'orphelinat, devions nous ranger deux par deux dans le hangar à vélos, sans aucune possibilité de leur adresser nos derniers adieux, sans aucun retour. Nos larmes coulaient abondamment sur nos joues, comme si que l’on s’était donné le mot. Lorsqu'une des cheftaines, accompagnée de sœur Thérèse,  s'approcha de moi : «  Nous savons que tu étais avec elle, une des filles du dortoir vous a vu ». Un froid parcourut ma peau, le rouge d'un coquelicot teintait mes joues et mes jambes se mirent à trembler, à flageoler, à me lâcher, j’allais tomber. Gentiment, en  me tendant un verre d'eau et un morceau de sucre, elle me fit m’asseoir sur un banc de couleur pin verni.

      — Tu ne dois rien dire, faire comme si tu n'avais rien vu. Ses parents nous ont indiquée sur sa fiche de renseignement, qu'elle se levait la nuit, tournait en rond, puis retournait se coucher. En outre, elle parlait seule, comme si qu’elle voyait des anges. Elle était somnambule...

 

      Un vent glacial prenait place, je ne pouvais croire en cette catastrophe. Comment avais je pu lui parler, partager ses derniers moments? Tout cela était impossible et incroyable, un vrai cauchemar. Pourtant la vérité était bien là. J’essayais de me raisonner, mais en vain, je ne trouvais aucune solution à mon chagrin. Derrière le carreau, je vis apparaitre la famille de Laure, j’eu le désir de les embrasser, mais la grande porte resta fermée. Un flot de larmes déferlait sur mon visage, une rage contre la vie m’envahit.  Cela en fut fini à jamais des vacances dans cette colonie.

      Tout était rangé et plié. L'instant de l'appel arrivait, le temps était venu de reprendre la route. Avec  tristesse nous montâmes dans le car qui nous reconduisit vers l'orphelinat. Ce fut sans doute l’été de ma jeunesse la plus terrifiante. La mort pour la première fois avait frappé à la porte. Mais, la vie continuait,  il fallait avancer.

 

      L’institut, en ces mois de tristesse, semblait ne plus avoir d’habitants, ne plus recevoir les cris d’enfants. Sages comme des images, était le mot donné, jamais jeunes filles n’avaient été aussi obéissantes ! Chacune parlait à voix basse de cette nouvelle année d’étude qui approchait. Les préparatifs de la rentrée scolaire étaient l'enjeu de toutes les conversations. A tour de rôle,  nous étions convoquées pour la distribution de nouveaux vêtements. « Numéro 33, où te caches-tu ? », mon nom était aussi celui du numéro 33. Tantôt les sœurs et monitrices m’appelaient par mon prénom « Flore » mais la plupart du temps « numéro 33 ». A Chaque fois qu’elles me désignaient ainsi j’étais prise de mal de ventre et de maux de tête ! Je n’existais plus. Etais-je un animal, étais-je un numéro ou étais-je une fillette ? Notre trousseau comportait une seule paire de chaussures basses marron,  un peu dures à nos pieds,  et une paire de chaussons. En réalité, nous étions toutes habillées de la même façon : jupe bleue marine pour l'école et jupe gris clair assortie d’un léger pull  rose pour le dimanche. Tous mes vêtements était marquait par une étiquette : Numéro 33! Nous étions ravies du peu que nous possédions, et toutes vraiment heureuses, enfin presque toutes. Nos classes avaient  de petits bureaux avec des encriers encastrés. Les tâches ou les pâtés étaient proscrits et punis. Il arrivait très souvent d'en avoir plein les doigts ! La courte prière du matin,  avant la première leçon,  faisait parti de notre rituel quotidien. Celle du midi, moins drôle, nous semblait interminable quant à celle du soir, nues, devions être agenouillées au pied de notre lit, et gare à celle qui fermait les yeux ! Avec vigilance, les sœurs inspectaient nos habits. Tous nos les sous-vêtements sales atterrissaient sur la tête des propriétaires ! Les moindres chuchotements ou pleurs devaient se terminer par des tours de cour, en été comme en hiver, qu’il neige ou qu’il pleuve ! Trop d’agitation nous valait des coups de règles en fer sur nos mains tendues. Hormis, ces corrections, rien d’autre ne nous était donné pour remplacer l’amour de nos parents. Il n’y avait de reproches pour quoique ce soit, il fallait juste écouter les sœurs, apprendre leur sagesse, leur religion, et les obéir à la lettres, sinon c’était l’enfer !

 

      A l’approche de Noël,  que de préparatifs pour les chants ! Même les chaussures se devaient d’être bien cirées et rangées dans cette grande salle théâtrale où se dressait majestueusement un immense sapin brillant de mille lumières et de mille feux, et scintillant dans toute sa splendeur dorée ! J’avais été choisie parmi le groupe pour être  devant la procession et porter l’ange en cire qui représentait Jésus. Je devais déposer ce dernier le plus délicatement possible dans la crèche lors du chant final, en avançant très lentement au milieu  de l'allée centrale de l’église,  sous les chœurs entonnant les merveilleuses chansons de Noël. Mon cœur palpitait et tressaillait d’émotion. Mes larmes piquaient mes yeux. J’étais fière ce soir là, oui j’étais très fière ! Après la messe de minuit nous avions droit à un grand bol de chocolat chaud, à une clémentine et un croissant. En tapant des mains, Sœur Suzette nous faisait signe pour quitter la table: « Vite, mesdemoiselles, au lit ! Dépêchez-vous !». Dans le silence absolu de cette nuit noire de Décembre, nous regagnâmes nos dortoirs respectifs, de grandes salles dans lesquelles étaient installés des lits en fer gris comme ceux de l’armée que recouvrait une couverture vert kaki. Chacune de nous n’avait pour mobilier qu’une chaise sur laquelle on déposer ses vêtements du jour. Des armoires communes en ferraille blanche  étaient disposées contre les murs.

 

Les lendemains des jours de grande fête, après la messe, dans la cour, les couloirs, le réfectoire, ce n'était qu'une envolée de rires, de sourires échangés. Sans bousculades et en file indienne, nous nous rendions devant cette salle vénérée d'un seul jour,  et nous attendions avec impatience l'ouverture de ses portes. Chacune d'entre nous cherchait hâtivement sa chaussure qui reluisait dans la pénombre. Une superbe peluche, un agneau, m'attendait. Merveilleux, c'était exactement ce que j'avais demandé, non pas au père Noël, mais aux sœurs, sur ma liste à choix unique ! Sœur Marie-Françoise avait bien du mal à matait nos turbulences. Elle se mit à frapper dans ses mains si fortement qu’un calme soudain s’abattit dans la salle. Elle put enfin prononcer quelques mots : « Mesdemoiselles, accordez moi toute votre attention, s’il vous plait ! ». Elle se déplaçait telle une bise légère qui, en me frôlant, caressait mon visage. Accompagnée d’un regard joyeux, elle nous saisissait les mains à tour de rôle, nous entrainant dans une grande farandole. Dans cette danse effrénée, nos souffles n’étaient plus qu’un murmure. Sur son invitation nous nous asseyions.

      « Mes enfants, quelle bonne nouvelle en cette journée de Noël ! » Ainsi commençait le discours de Madame la directrice. «  Nous avons collecté beaucoup d’argent lors de notre dernière kermesse, remercions notre créateur Dieu ! La direction a pensé de vous en faire bénéficier en partie. Voici notre décision : les petites comme les grandes, durant ces vacances d’hiver, vous partiraient une semaine complète à la Bourboule, la fameuse station de Ski Auvergnate ! » Des hourras et youpi s’élevaient en chœur. « Ce n’est pas fini. » rajouta sœur Laurence. « L’été prochain celles qui auront réussi leur année scolaire pourront partir en Corse. Le challenge est lancé. A vous de jouer, jeunes filles ! »

 

      Notre groupe « l’Oustalou » se leva pour applaudir. Nous étions toutes d’accord pour relever ce défi.

L’hiver s’annonça et cela sentait bon les vacances. La neige recouvrait le sol d’au moins cinquante centimètres d’épaisseur. Le car nous attendait, une petite foule de gens inconnus s’était rassemblée juste sur le côté. Une marche, puis deux, puis trois, et nous voilà bien installées. Il faisait déjà nuit, cependant aucunes d’entre nous ne dormait et les sœurs avaient bien du mal à contrôler notre excitation.

      — Allez, Bernadette, je te parie que c’est moi qui ferais le plus gros bonhomme de neige !  cria Caroline sans retenue.

      — T’inquiètes pas, moi, je monterai jusqu’en haut de la montagne !

      — Pfft ! N’importe quoi ! Qu’est-ce qu’elle nous raconte là, cette Véronique, toujours aussi vantarde, hein ? T'es même pas chiche !

      — J’plaisante ! Si on n’a pas le droit de déconner, ici ! Puisque c’est ça, je vous parle plus ! Voilà ! rétorqua Véronique qui avait juste sept ans.

      — Moi, je dé...dévalerai les pentes aussi vite que...que l’éclair !

 

      Alors que les kilomètres défilaient, nous dormions toutes en étant plus ou moins agitées. Les voix des Sœurs nous réveillèrent. Arrivées dans la matinée, nous étions toutes congelées. De grands bols de chocolats chauds nous attendaient. La première heure fût la plus fatigante. En réalité, nous avions un moniteur pour dix enfants. Il nous apprit tout d’abord à nous maintenir sur une paire de ski, ce qui ne fût pas une mince affaire. Bien sur, notre rêve de grimper tout en haut de la montagne s’écroula. Skier en fin de compte n’était pas si facile. Pour avoir la première étoile, il fallait savoir monter, comme sur un escalier, une pente en plantant le côté du ski gauche et celui de droite dans la neige, plier les jambes, soulever les skis et avancer. Il m’était impossible de réaliser ce challenge ! Mes pieds s’évadaient toujours des chaussures montantes. Cela était trop dur ! Le moniteur me criait sans cesse dessus. Ces vacances à la neige étaient devenues une horreur, elles n’étaient plus des vacances tranquilles. Nos dortoirs donnaient en face de ceux des garçons, nos repas étaient pris en commun et nos soirées furent partagées ensemble. L’ambiance battait son plein. Des jeux de dames, ou de l’oie furent à notre disposition. Pour la première fois, j’étais heureuse et mon cœur battait la chamade lorsque je m’asseyais à côté de Dan, jeune garçon, grand, brun et dont sa famille ne ressemblait aucunement à la mienne. Il me racontait l’amour de ses parents. Que de douceur dans ses mots. Il me détaillait les bonsoirs et les bisous donnés par sa mère. Savait-il qu’il avait une grande chance d’être aimé ainsi ? J’aimais à l’entendre. J’aimais le regarder, j’aimais son allure svelte. Il  défilait sur la pente enneigée tandis que moi j’avais bien du mal à mettre un ski devant l’autre. Lorsqu’il me regardait avec son beau sourire, je fondais comme cette belle poudre blanche. La première étape me passa sous le nez. Les cours étaient trop stricts. Alors on me plaça à la luge. Que du bonheur cette luge ! Personne pour me réprimander, et je réalisais les plus beaux bonhommes de neige. J’adorais m’allonger sur ce tapis poudreux le visage tourné vers le soleil. J’étais bien. J’étais aux anges. Avec Delphine et Carole tout se terminait en bataille de boule de neige. La félicité nous gagnait. Le dernier jour, nous partîmes visiter le village. Nous ne nous étions pas aperçu qu’il y avait autant de monde. Mais que faisaient-ils devant les devantures des boulangeries ? Sœur Bernadette entra dans l’une d’elles et lorsqu’elle en ressortit, elle tenait à son bras un sac énorme. Comme des poussins nous l’entourâmes. L’allégresse était à son comble lorsqu’elle nous distribua des croissants aux myrtilles. L’heure du retour sonnait, mon cœur était triste de quitter Dan, il était le seul à ne pas s’être moqué de moi.

 

Depuis que j’étais devenue une enfant sans famille, mes mots ne voulaient plus sortir de ma gorge. J’avais encore du mal à parler correctement. Je bégayais. Ce n’était pas drôle du tout d’être toujours la risée des autres ! En classe, durant le cours de français, c’était terrible surtout lorsque la maîtresse me demandait de lire à haute voix.   

      — Oh ! La menteuse ! Regardez la quéquette compter Florette avec ces que...que… 

       C’était le pire de ce que je pouvais entendre durant les récréations. Mais à la longue,  je m’étais habituée à ces moqueries, tant et si bien que je devins muette comme une carpe.

 

      Un jour, je fus convoquée dans le bureau de la directrice. Elle m'annonça qu'un couple sans enfant, Mr.et Mme Bertrand, était désireux de me rencontrer. Elle m’expliqua que j’avais de la chance d’avoir été choisie.  Il avait du faire face à beaucoup de démarches administratives. Deux fillettes avaient retenu leur attention, Patricia, et moi, Flore. Ces gens très respectés  bien placés professionnellement. Lui, Mr Bertrand, directeur principal de l’EDF, et Mme Bertrand Directrice du conservatoire de Moulins. Ils avaient demandé l'autorisation de me faire vivre une journée complète à l'extérieur de l’orphelinat. Les sœurs me vêtirent d’un pull  à col roulé rose,  d’une robe chasuble grise, pour la première fois d’une paire de collant blanc et de chaussures noires brillantes qui ne me faisait pas mal aux pieds. Ils m’invitèrent dans un chic restaurant. J’observais tout afin de raconter à mes copines cette journée inoubliable dans ses moindres détails. Les tables furent recouvertes de deux nappes de couleurs différentes, les assiettes avaient des bordures dorées, les couverts eux-aussi étaient dorés. Mais à quoi servaient toutes ces fourchettes et ces couteaux qui entouraient la mienne ? L’après-midi, bien assise dans un fauteuil en velours, nous écoutâmes le concert de musique classique diffusé à la télévision tout en dégustant une bûche de Noël aux marrons glacés. J'étais doublement gâtée et en rentrant le soir vers cinq heures je distribuais à mon groupe les nombreux chocolats fourrés qu'ils m'avaient donnés. Je partageais mes quelques jouets, mes livres et ma bonne humeur. Jamais journée de Noël ne fut aussi belle !

     

      Béatitudes en mon cœur ! Béatitudes ! Je voyais que j'étais aimée.

 

      À cette époque, la Bible devint mon livre de chevet. Je voulais tout savoir, tout connaitre de cet immense chemin de la vie, depuis le commencement des temps. J’étais captivée, fascinée par la Genèse. Tant d’époques, tant de gens sur notre terre ! Ce qui me plut le plus et qui me parut le plus extraordinaire chez l’homme fut le nombre d’années de vie, cent ou même deux cents ans! Comment pouvaient-ils vivre aussi longtemps ! J’avais l’impression de lire des contes de fées ou de sorcières.  Très tôt vers sept ans, j'écrivais des prières, des poèmes que je lisais à haute voix parfois à la demande de sœur Sylvie, chargée de notre éducation religieuse, dont elle était heureuse d’avoir la tâche. Elle nous lisait les vies de Moïse et de Jésus avec tant d'amour que mon cœur en débordait de joie. Un soir, elle nous fit la surprise de nous installer dans le bâtiment où se tenait le théâtre. Des chaises avaient été installées comme dans un cinéma. Les volets furent fermés et les lumières éteintes en donnaient plus l’atmosphère. Nos yeux grands ouverts distinguèrent dans le fond de la salle une grande toile blanche tendue en guise d’écran. D’un tour de magie, elle fit de cette pièce comme une vraie salle de cinéma. Nous en étions toutes éblouies. Les secondes paraissaient interminables à attendre la magie, quand soudain des images nettes apparurent, ce fut un film sur la vie de Saint François d'Assise. J’étais subjuguée par ce Saint homme miraculeux. Cette  nuit là, un son aigu perturba mon sommeil léger, je crus entendre le retentissement des clochettes des lépreux qu’ils devaient agiter en entrant dans une ville, à tel point que je pris ce rêve pour une réalité ! Assise sur mon lit, les yeux écarquillés je cherchais ce bruit étrange. Avais-je rêvais, plus aucun son ne se fit entendre.

 

      Une année, nous allâmes en excursion à Lourdes. Les prières, les veillées aux chandelles, la visite de la maison de Sainte Bernadette de Soubirous, la grotte, m'envahirent d'un doux mystère. La procession aux flambeaux qui se déroulait dans le soir à la nuit tombée eut un effet de magie sur toute ma personne.  Je voulus à cet instant devenir sœur, moi aussi. Elles refusèrent, prétextant que je n’avais pas l’âge, et pourtant, je sentais tout au fond de moi brûler une flamme ardente.

      Mon côté joviale, boute-en-train et surtout garçon manqué  m’a valu quelques punitions. J'étais de corvée de nettoyage des poubelles. Là, ce n’était pas rigolo, car il fallait vider toutes les grandes poubelles et les laver avec des cailloux. Mais Sœur Marie-Louise, qui avait un grand cœur, venait me voir pour me dire de ne plus recommencer,  tout en me donnant des bonbons qu'elle avait cachés sous son tablier gris foncé qui ne laissait apparaitre que le bout noir de ses chaussures, semblables à des galoches. Durant les après-midi de printemps, nous jouions dans la grande cour, soit à la balle au camp ou à chat perché. J’aimais beaucoup les jeux de balles, comme au cirque. Avec adresse, j’en lançais trois les unes derrière les autres, et mes camarades éblouies s’installaient tout autour de moi pour regarder voltiger ces légères bulles de couleur verte ou jaune. Comme j’étais coquine, je voulais jouer un tour à l’une des sœurs. Alors je me  cachais, et je visais, avec précision, le haut de sa cornette quand elle passait. Elle tombait pilepoil dedans ! Nous riions toutes de cette extravagance. J’aimais taquiner sœur Sylvie, la plus jeune d’entre elles. Elle finissait toujours par me retrouver, et cela se terminait en punition : des colonnes de verbes à copier, la plupart du temps.

 

      Une chipie, une vraie chipie j’étais lors de nos jeux en plein air. Je me tenais debout sur un banc que j’avais pris soin de placer devant un rosier qui serpentait une barre métallique. Je sautais tout en agrippant la barre fleurie, et, plus je sautais et plus nous reculions la stèle. Les amies de mon groupe se joignaient allégrement à moi : Marie Joséphine, Martine, Bernadette, Noëlle, Nicole, Lorette, Annie, Véronique, Fannie, Renée, Monique, jusqu'au jour où je me suis retrouvée le dos cloué au sol. Je ne pouvais plus parler, tout était coincé dans ma gorge. Alors je fis un bref séjour dans leur hôpital, au premier étage, dans le service de l’infirmerie. Les sœurs n’étaient guère surprises de ma venue car à la période des vacances, je finissais toujours par faire un stage ici ! Grippe, mauvaise escalade, appendicite ou tout simplement quand je voulais avoir un peu plus d'amour, tout se terminait ici dans cette petite chambre de quatre lits. J’étais choyée, dorlotée, avec gâteaux et bonbons sur mon chevet, et la musique d’un petit poste devenait ma compagne. C’était les seuls moments où je pouvais écouter les chansons modernes. Mais dès que j’étais remise sur pieds,  je dévalais à califourchon quatre ou cinq étages sur la jolie rampe verte,  et cela jusqu’au réez - de - chaussé ! Un jour, je ne m’étais pas loupée, et c'était à la buanderie que je me retrouvais. Cette fois là, je criais « au secours ! », j’avais beau me retenir aux barreaux que patatras je compris plus rien, juste un flou. J’avais eu beaucoup de chance, je m’en sortais avec des bosses et plein de jolis bleus. Ma fougue l'emporta pourtant, car en jouant au chat et la souris,  j'avais tellement couru que mes bras traversèrent les vitres de la double porte du théâtre, et ce fut la catastrophe. Seulement, je ne m'en étais pas rendu compte, mais lorsque mes copines me firent prendre conscience que du sang coulait sur mon visage, là je me mis à hurler de peur. J'étais la plus jeune alors les religieuses m'accordèrent des sourires de compassion...j’étais déjà prédisposée à faire des bêtises !

Elles m'aimaient et moi je les adorais.

La musique chantait dans mon cœur comme celle de Berlioz, Beethoven, Mozart, Liszt et bien d’autres qu’elles nous avaient appris à écouter, à déguster, à étudier.

     

      Tendresse de toutes les tendresses. Amour et Passion à l'infini.

      Mon cocon régna jusqu’à mes treize ans, âge où mes mots sortirent de ma bouche sans bégaiements et tout aussi naturellement que tout le monde.

      Années heureuses, années choyées ! Années d'insouciance et de bonheur !

 

      Le mauvais sort n'avait pas dit son dernier mot. Un soir, les religieuses nous rassemblèrent dans cette salle magique où j’avais déjà eu l’occasion de monter sur la scène à la fin de chaque année, où nous donnions des spectacles pour assurer la survie de l’établissement  par quelques dons de braves gens. Nous étions là, assises, aux aguets, à attendre le discours de notre directrice, Mme Lucile. On disait « madame » car elle était marié à Jésus nous disait elle d’un beau sourire. Serrées les unes contre les autres, les plus grandes entourant les plus jeunes de leur affection, nous sentions que l’heure n’était pas aux discussions basses, que ce moment avait une réelle gravité et était particulièrement important. Sur les visages de mes amies scintillaient des perles ruisselantes, des larmes, sur le mien aussi, dans l'ombre de nos doutes. Des bruits circulaient que l'orphelinat fermerait ses portes au début de cette nouvelle année, que les sommes financières recueillies n'avaient pas suffi à combler le manque d'argent pour acheter le bois de chauffage. Elles étaient toutes là, face à nous, sœur Lucile, sœur Marie-Louise, sœur Bernadette, sœur Thérèse et sœur D’Avila accompagnée de sœur Sylvie nous expliquant toutes ces difficultés, qu'elles toutes ne pouvaient trouver d'autres solutions que celle de clôturer la vie de notre établissement, que l'état ne pouvait donner plus d’argent , qu'il fallait céder la place pour une autre structure. Elle ajouta que tout allait s’arranger,  que pour les ainées un autre foyer les attendait, tout comme pour nous les plus jeunes. Certaines iraient travailler, d'autres continueraient leurs études. Plus elles élaboraient le futur, plus nous nous resserrions autour d'elles. Pour les plus jeunes, le départ fut étudié en fonction des places disponibles dans les familles d’accueil, pour les autres tout dépendrait des résultats scolaires. Je compris que pour quelques unes d'entre nous, des parents allaient venir les chercher pour les adopter. D’autres retrouveraient leur vraie famille, comme les Boulic. Elle insista sur le fait qu'il fallait bien se tenir, bien se présenter, bien parler, être sage afin d'avoir une chance de vivre dans ces vrais foyers. Plus rien de plus n’étaient dit. En file, nous regagnâmes nos dortoirs. Cette nuit là, on pouvait entendre le murmure inquiet des jeunes filles, cette nuit là, aucune ronde n’était faite. La sœur surveillante entendait juste le murmure des larmes.

      Nos dernières vacances d’été nous les passâmes au château du « Chatelard », près de Hauterive dans la Drome. Il nous offrait son charme, sa forêt et son ruisseau. C’était là que furent mes derniers rêves, mes dernières envolées. Le ruisseau en cette période devenait qu’un filet d’eau, mais cela suffisait à nos baignades.  « Flore, regarde cette tripotée de têtards !sœur Lucette m’a donné un seau et un filet, viens avec nous les capturer, nous étudierons leur comportement ! ». Tant de moments bienheureux  comme celui d’observer  des libellules.  Les devoirs de vacances étaient toujours à l’ordre du jour, sauf le Dimanche. Plus de sieste, nous étions grandes maintenant. Le goûter était maintenu. Nous n’étions plus par groupe, juste un ensemble de fillettes qui se réjouissait des heures libres et du temps qui passait. Qu’il était bon d’aller dans le village, même si cela nous coutait quelques écorchures provoquées par nos sandalettes, tant pis le régal était au bout : des bonbons ! Et comme ils étaient bons ces bonbons...Nous en prenions pour toute une semaine ! Une nuit nous avions eu la visite des chauves-souris. Sauve qui peut, oui ! 

      — Caches-toi vite, elles s’agrippent dans les cheveux ! disait Annie.

      — Par ici, Flore, sous le lit, tonnait Agnès.

      — Où, où...êtes vous ca...cachées ?

      — Par là, Flore, dans le placard, s’écriait Joséphine.

      — Non, la meilleure place est sous la couverture ou dans la salle d’eau ! Rétorquait Bernadette. 

 

      Ma tête était une vraie girouette, les petites bêtes nocturnes, elles, ne la perdaient pas. On les entendait se cogner dans les murs. Affolée, je grimpais sur une table. Brigitte, attirée par nos cris perçants, survint dans la chambre, alluma la lumière ce qui eut pour effet de faire partir à toute vitesse nos visiteuses. Etrangement, nous nous sommes senties sottes. Chacune d’entre nous regardait la position de terreur de l’autre. Puis ce fut des éclats de rires. Ah ! Que nous étions heureuses ! Hélas, les derniers jours touchaient à leur fin. Toutes, nous faisions semblant d’être gaies et pourtant avions le cœur lourd si lourd, nous savions qu’à la rentrée plus rien ne serait semblable. Le dernier discours de Sœur Suzette à propos de la fermeture provisoire de notre maison restait dans l’air de nos discussions. Il fallait bien l’admettre : cela en était fini. Nous serions toutes dispersées au quatre coins du monde. Cela, nous ne pouvions l’oublier !

     

       L’agenda fut bouclé, nous allâmes dans un premier temps passer un ou deux week-ends dans ces familles afin qu'elles puissent faire notre connaissance. Je refusais entièrement cette possibilité, car j'avais une famille, moi ! Mon père et ma mère, même si eux m’avaient abandonnée, moi je voulais toujours d’eux ! D’ailleurs, où étaient ils ? « Maman, j'ai besoin de toi ! Hurlais-je en mon cœur blessé.»

      Avant les jours fatals, les religieuses tour à tour, de leur mieux, individuellement, ou en groupe,  nous répétaient le même discours : « Dites vous bien, mesdemoiselles, que dehors, la vie n'est pas aussi belle que ce que nous avons pu vous donner. Il faudra vous accrocher, vous battre pour gagner votre place. Dehors, les mauvaises tentations, l'alcool, la drogue et peut être la prostitution vous guetterons, et vous serez  seules à les combattre. Continuez de vous aider les unes et les autres. Ne vous perdez pas de vue. Malgré notre spectacle de fin d'année, nous n'avons pas réussi à obtenir suffisamment d'argent pour faire face à toutes nos dépenses. Nous sommes donc au regret de vous annoncer que notre cher établissement fermera ses portes définitivement. Nous-mêmes, sommes appelées à être dispersées. Chacune de vous saura en temps voulu ce que nous lui avons choisi. Maintenant, regagnez vos dortoirs. ». Cette fois-ci ce fût la dernière nuit, aucun chahut ne se fit entendre. Dans la soirée, déjà bien avancée, notre accablement pesait lourd dans ce silence obscur. Mes pensées harcelèrent mon sommeil fragile. J'avais l'impression d'être devenue un objet à vendre ou à prendre.

      Afin nous aider à accepter notre avenir dans de bonnes conditions, un voyage en Angleterre nous fut offert dans des familles diverses durant une semaine. De longues heures de route à parcourir la France jusqu’à atteindre le port de Dunkerque. Pour la première fois, je vis la mer et je fus bercée par le roulis de sa douce musique. La traversée, d’un pays à l’autre, releva d’une autre magie. Le bateau qui avait plusieurs étages paraissait minuscule à côté de cette étendue d’eau dont le bleu se confondait avec le ciel. On nous avait regroupées dans une cabine commune qui donnait directement sur le pont. Il nous était formellement interdit de franchir la porte du milieu, d’ailleurs des gardes la surveillaient. Plusieurs d’entre nous eurent le mal de mer. Cependant, tout fut vite oublié à l’approche de la tour de Londres qui se dressait, magnifique, devant nos yeux grands écarquillés. Les familles d’accueil étaient sur le quai à nous attendre. Chacune de nous portait un écriteau avec son nom respectif. Timidement, je m’approchais de celle qui allait provisoirement m’accueillir. L’homme et la femme étaient accompagnés d’une jeune fille de mon âge qui se présenta sans aucune hésitation sous le nom de « Sharon ». Balbutiant quelques phrases de politesse en anglais que l’on nous avait appris, j’avais l’impression de réciter le plus parfaitement possible ma leçon : « hello, ma’am, sir, i am really happy to spend a few days with your familly ans i thank for your welcome. - bonjour, madame, monsieur, je suis très heureuse de passer quelques jours au sein de votre  famille et je vous remercie de votre accueil ». Gentiment, ils prirent ma valise, la déposèrent dans le coffre, puis m’invitèrent à l’arrière de leur véhicule.  Sous un ciel grisonnant, la voiture filait de Londres à Brighton. J’étais surprise de leur façon de conduire avec leur volant à droite. Durant le court voyage, ils se présentèrent : lui, Monsieur Matthew Johnson, elle, Suzana et leur fille Sharon. Tous les deux travaillaient dans la banque Barclays. Sharon poursuivait des études afin d’obtenir son brevet tout comme moi. La jeune fille m’expliqua que durant mon séjour je participerai à l’une de ces journées de cours, car elle, n’était pas en vacances. Discrètement je la regardais, elle avait de grands yeux noisette et ses cheveux bruns étaient longs et frisés. Elle portait une jupe plissée comme les écossais. Leur maison apparut tel un havre de paix au milieu d’autres maisons identiques à la leur. Une belle chambre bleutée m’avait été préparée. Après un repos bien mérité, mon premier repas familial fut servi : Toasts grillés, salade verte, viande et chips, sans oublier la sauce confiture et pudding ! De quoi tenir trois jours ! Le petit déjeuner fut mon régal : Pain de mie à volonté, thé, confitures, miel garnissaient la tablée.  Tous les matins, je prenais le bus qui m’emmenait à l’école linguistique, l’apprentissage de l’anglais me parut facile, nos cours furent donnés de façon ludique et ne manquaient pas d’attraction ni de divertissements.  A midi, je regagnais la demeure d’accueil ou Sharon m’attendait pour de longue course dans le pré. Nous nous allongions dans l’herbe à peine humide, nous nous cachions pour observer ses amis jouer au ballon, puis avec joie nous nous mêlions à eux jusqu’au repas du soir, à cinq heures. Une après midi, avec la famille nous allâmes au bord de la mer. Pour moi, elle était gelée mais pour eux ce fut un réel délice. Ah! Ces anglais alors ! Se baigner dans l’eau quasiment froide mais quelle idée ! Le seul Dimanche passé ensemble, ils m’emmenèrent visiter le Palais Buckingham à Londres. Que de précieux joyaux ! Un édifice d’une grandeur inimaginable, construit au Moyen-âge, résidence des familles royales, mais toute fois moins beau que notre château de Versailles ! Cette semaine de détente, me fit oublier le retour. Moi, Bernadette, Annie, les copines savaient que tout avait une fin. Hélas !

     

      Durant notre absence, tout avait été fermé. Dans la cuisine, seules restaient les grandes casseroles. Dans les étages des grands sacs noirs jonchaient le sol. Quant aux chambres, tous les matelas étaient retournés, nos box vidés. Il ne restait plus que le premier étage où avaient été installés des lits de fortunes et de grandes tables pliantes pour les repas. Nous ressentions toutes un grand désespoir. Colette, Joséphine, Caroline, qui n’étaient pas parties avec nous, elles aussi avaient déjà disparues ! La distribution de nouveaux parents, de nouvelles structures avaient commencé. L’angoisse et la curiosité faisaient battre nos cœurs. Les sœurs redoublèrent de tendresse en nous appelant. La liste était longue, des prénoms suivaient les noms des familles adoptives. Nous étions face à face, adultes, enfants. Eux nous avaient choisies, nous non. « Flore, toi tu va avec Madame Desportes. » je sursautais, endormie. Je scrutais cette femme, qui se tenait là, en face de moi. Sa silhouette me fit reculer d’un pas. « Non, je ne veux pas, mais où es tu maman ? C’est toi qui devais venir me chercher ! ». Sœur Louisette me poussa gentiment. Elle chuchota à mon oreille des mots si tendres si rassurants que je finis par accepter cette main tendue. Son regard si triste me toucha. Son sourire pincé me figeait. Ses vêtements aussi noirs que sa chevelure...elle était tout en noir de la tête au pied et j’eus peur. Elle m’invita, d’un ton grave, à monter dans sa voiture qui elle aussi était de couleur noire. Noir que du noir ! Mais qu’avait cette femme ? Pourquoi autant de mystère ? Elle roulait sans m’adresser la parole, j’apercevais juste un éclair de ses yeux lancé dans le rétroviseur intérieur. Mes deux mains posées sur mes jambes trahissaient mon inquiétude, mais elle ne s’en apercevait pas. Arrivées à bon port après avoir effectué plusieurs lignes droites, virages à droite, virage à gauche, une vieille femme nous attendait sur le trottoir, en agitant ses bras. Elle me semblait impatiente de me voir. C’est elle qui m’ouvrit la porte de ce que serait désormais ma nouvelle demeure. La maison était austère, mais les meubles de style rustique soulignaient la culture de ces deux femmes. Après un repas copieux Mme Fournier, ma nouvelle maman, me fit découvrir toutes les pièces et j’eus le droit à un petit tour dans leur jardinet. Il était divisé en deux : le potager donnait sur la fenêtre de ma chambre et dans le jardin de plaisance il y avait une belle table ronde de jardin, un barbecue et des chaises longues. Hormis Monsieur et Madame Bertrand, je n’avais jamais vu autant de richesses. Je ne savais pas quoi dire devant ces gens. Pour rompre ce silence, la dame m’invita à une promenade dominicale. « Il fait froid, nous ferons juste le tour de la maison ». C’était cela sa sortie ! J’avais le désir de courir et je le fis. Je l’entendais crier derrière moi : « Reviens ici, Flore, reviens tout de suite, ici... ». Devant mon éloignement et mon entêtement à ne pas l’attendre, elle insista de plus belle : « fille de rien ! Reviens ici ». À ces mots, abandonnant ma fuite, je me retournais brutalement, paralysée. Immense fut sa colère. 

      — Jamais je n’adopterai une fillette telle que toi, aussi effrontée ! Il te faudra m’obéir ma petite ! Il te faudra m’aimer.

      — Ja...jamais tu ne seras ma...m

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