Chantal RODIER dit AURORE

Chantal RODIER dit AURORE

ARTISTE PEINTRE-6 Route d'Ambert-63940 Marsac en Livradois-06.28.43.73.10 cotée chez AKOUN

Publié le par AURORE
Publié dans : Flore ou la rage de vaincre

7- L’appel de la nature

Petit à petit, sur les rivages de mes méandres resurgissaient les facultés naturelles du goût, du toucher de l’odorat. Mes doigts s’agitaient fébrilement sur le chemin de la plume. Un bonheur intense et indescriptible rayonnait, écrire, réécrire, ne plus mettre de croix à mon nom ! Mes années de jeune fille, combien je vous aimais dans cette insouciance de l’être !

Quelques jours plus tard, mon baluchon à la main, je me dirigeai vers une sorte d’appartement, « appartement » étant un bien grand mot.

« Voilà ce que nous t’avons trouvé pour démarrer ta nouvelle ici, m’annonça Zina »

Oh ! Mes yeux ont vite fait de parcourir les huit mètres carrés de la pièce unique. Un petit lit qui me rappela ceux des armées, à son pied un réchaud avec une petite bouteille de gaz pour l’eau et la nourriture, à sa droite un placard et une chaise. Lieu sûrement sublime dans une cave filtrant le rayon de lumière par un petit carreau. Le décor mural se limitait à des panneaux de canisse à mi-hauteur. Il n’y avait pas de coin pour la toilette intime, cet endroit se trouvant sur le pallier et devant être partagé avec une voisine dont les pleurs envahissaient l’atmosphère de son amour maternel. Son appartement était semblable au mien, quoique légèrement plus grand et mieux meublé, un landau laissait deviner une proche naissance. Elle m’invita à prendre une tasse de thé et me raconta son histoire. Une vie parsemée d’embuche qui déboucha sur un mariage avec un homme, dont sa passion était l’alcool. La pauvresse ! Je déposai rapidement ma valise. Ma famille qui m’attendait, me laissa ainsi aux prises de ma conscience.

« Chez nous tu viendras le Dimanche. Tes médicaments sont sur la table. N’oublies pas d’aller une fois par semaine à l’hôpital ! Me lança ma sœur »

Dans la nuit je pleurai, je pleurai. De mes jours qui suivirent naquit la vie dans mes lectures bibliques. De mes marches saccadées, de mes yeux égarés et de mon corps encore frêle, j’avais toujours l’impression d’avoir une ombre derrière moi. Parfois, je pénétrais dans un café, prenant soin de m’installer à une table déserte. « Pourquoi tes yeux expriment ils de la haine ? ». Elle était là en moi, cette haine, haine de mon noir dans le blanc. Longtemps je restais assise à même le sol, ne sachant plus où naviguer. Plus de notion de sud, d’est ou d’ouest, plus de boussole, j’avais perdu la barre de mon navire.

Le SRPJ de Versailles ne m’avait pas oubliée. Plusieurs fois, j’ai du prendre le train pour Évry Courcouronnes. Jusqu’au jour où je l’ai revu. Il était là, avec des menottes. J’avais emporté un livre cher à mon cœur de Boris Vian, l’écume des jours dans lequel j’avais glissé sa photographie que m'avait donné la mère d’Arthur et l’unique courrier qu’Arthur m’avait envoyé chez ma soeur Zina. Ses mots réclamaient un « non lieu » car personne n’était témoin de l’affaire, sauf le tunisien- Zianibé Mohamed. Le juge d’instruction m’informa que ce ravisseur avait pris la fuite sans doute vers la frontière, qu’il leur était impossible de le retrouver. J’avais envie de faire taire cette digne femme qui me demandait à chaque instant de répéter et de répéter encore et encore et toujours l’histoire d’Étampes. Pourquoi ne voulait-elle pas me laisser tranquille ? Ne voyait-elle pas que j’étais perdue ? Pourquoi toutes ces questions maintenant? Ne lui en avais je pas assez dis ? Un procès d’assises devrait avoir lieu ou au plus bas un correctionnel.

Mon Dieu, je veux repartir, rentrer, rentrer chez moi, je ne suis pas prête, ils me parlent d’avocats, de médecin, de tests. Ils me demandent de faire des tas de choses en même temps. Mais je n’ai pas envie, je veux juste mes pinceaux ma peinture, ma vie. Ne voient ils pas que je suis ailleurs...dans mon âme ?

Maryse, la mère d’Arthur me contactait souvent, m’invitait à la rejoindre à Montereau, dans le département de Seine-et-Marne, me proposant d’aller voir son fils en détention provisoire. J’avais l’impression de n’être qu’une marionnette. Je pris le train, l’esprit brouillé. « Peut être aurais-je la possibilité à elle, sa mère, de lui dire la vérité, peut être ? ». Dès mon arrivée, elle me montra aussi le poème qu’il avait soi-disant choisit à mon intention pour me démontrer de son affection. Tous les moyens pour me torturer, me ficeler, m’attacher, m’interdire de dire toute vérité. Je comprenais qu'elle ne pouvait accepter un tel acte de la part de son propre fils. Je comprenais son cœur de mère, mais je ne disais rien. La tante aussi, qui avait la caravane, était là, logée au fond du jardin. Elle passait à pas furtifs pour nous préparer du café, et sans aucun doute nous épier ou attraper au vol quelques mots à répéter. Je ne savais plus quoi faire ni quoi dire. Ne pas venir, ne plus revenir. Une tempête s’abattait en moi.

Je me devais de ne plus jamais revenir !

De retour dans mon appartement, fatiguée de ces martelassions, assise sur mon lit, j’entendis : « Soit humble. Soit humble ». Partout, j’ai cherché. J’ai regardé sous mon lit et dans le placard sans rien voir. Il n’y avait personne et pourtant, j’avais bien entendu. « Mon Dieu, protège moi de la folie qui me transperce et qui me guette. ».

Quelques jours après, un homme devant moi, se présenta muni d’une carte comme journaliste du Monde. Il voulait écrire un article, un scoop de première sur cet homicide volontaire dont il avait eu connaissance sur le dossier du parquet. Maryse, elle aussi était là. Mais Pourquoi?. Il n’y avait rien à dire au Monde, je désirais, du plus profond de moi, oublier pour survivre. Face à face, dans un restaurant, le journaliste avide de maux, gardait l’espoir d’obtenir de moi quelques aveux. Je piquais du nez dans mon assiette. Puis venu comme par miracle, des mots : « Pardonnes-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé » pensais je, en voulant que cela s'arrête, vivre, vivre libre, donner à Dieu ma croix, fermer ma porte d’hier et ouvrir mes volets au soleil. Il ne s’attendait pas à une telle réponse, et je vis dans son regard sa déception.

Ce fut le commencement de l’ère la plus mystérieuse de ma Vie.

Miséricorde ! Miséricorde !

Mais qui avait pris possession cet être inerte dans l’ambulance ? J’étais bien dans ce tunnel blanc, au dessus de toute ombre de ma nuit. Étais-je restée ici, entre la vie et la mort ? Mon chant de l’abandon raisonnait-il toujours à mon oreille? Fermer les yeux, je le voulais. Retenir le temps, faire marche arrière. Plus rien n’était possible, je le savais. Il me fallait avancer dans le futur avec mon cœur meurtri. Je n’étais plus qu’une boule de feu. Alors, je pris la décision de jeter l’ensemble de mes médicaments sans rien demander de plus. Mes WC acceptèrent de les engloutir et même bien volontiers. A partir de cet instant, ma survie prit le dessus. Je changeai d’appartement. Sortir de cette ville aux belles pierres noires ! La campagne... je fuyais ? Non, juste j’allais à ma rencontre. Ma petite sœur me rendit souvent visite. Nous décidâmes comme n’importe quelles jeunes femmes de profiter de certains lieux d’exubérance, tels les night-clubs. Ce fut un bien être pour mon corps, heureuse de constater que sa souplesse avait résisté. Il se balançait sur ses rythmes fous et endiablés, mais dès qu’une musique de reggae surgissait, alors mon visage s'aigrissait en pensant à Monia. Qu’est-elle devenue ? Face à mon verre de gin tonic, je m’envolais vers d’autre lieu, d’autres infinis. Eva riait aux éclats, resplendissait dans sa joie. Moi, je n’étais que peau gisante sur cette banquette.

Tout était devenu la noirceur des étoiles endeuillées.

Je me plus à sortir, même si je rentrais souvent en pleurs. J’avais envie de tout cassé. Alors, mon refuge fut mes prières. Depuis mon coma rien n’était pareil. Je ressentais tout, absolument tout.

La folie m’envahissait, je le voyais bien car j’étais dans l’incapacité de ne plus voir les images de ces jours d’horreur. Tout devenait flou, tout paraissait irréel. Mon esprit divaguait dans la plus grande errance de ma vie.

Je reçus un courrier de mon avocat de Paris : il voulait m’entretenir du procès d'assises. Face à lui, les jambes croisées, je malaxais maladroitement mes mains, anxieuse. Il me posa un tas de questions parfois pernicieuses. « Il faut vous préparer, car à l’audience la partie adverse vous posera ce genre de question ». Après deux heures d’entretien, il me libéra en m’annonçant que Monia avait été retrouvée morte dans un cabinet succombant à une overdose. Il m’annonça que mon ami Didier, le guitariste, quinze jours après mon hospitalisation, avait eu un accident de voiture. Il m’annonça que Christian, le peintre, avait lui aussi eu un accident de voiture. En une seule minute j’avais perdu mes amis.

Dans le train qui devait me ramener vers Clermont-Ferrand, je pris mon courage à deux mains et fis une halte à Etrechy, près du lieu maudit. L’occasion de revoir Etampes et cet homme que je considérais comme un père, Monsieur Zacchary. Oserais-je lui avouer, sans lui faire de mal, ce que j’avais vécu, à lui qui se faisait tant de souci pour mon avenir ? Timidement, je m’approchais de mon ancienne maison, et je vis qu’il y avait quelque chose d’étrange fixée à la porte d'entrée. N’ayant pas les clés, l’âme d’une voleuse rodait.

Je regardais à droite à gauche, me hissais par-dessus mon propre portail, traversais furtivement le jardin et m’avançais de l’entrée tel un furet. Comment faire ? Il y avait un scellé, mon beau frère avait donc raison car il m'avait prévenue de cet état de fait. Je poussai et forçai, la porte céda. J’avais juste de quoi passer me tête.

La foudre était passée dans ma demeure, comme si elle m’attendait, depuis toujours...

Mes yeux parcoururent la surface habitable à une vitesse jamais égalée. Les coussins des corolles tous troués, les tabourets cassés. La paille garnissait le sol comme dans une porcherie. Tout était sans dessus dessous, comme si un ouragan avait frappé cet intérieur.

Chancelante, d’une main, je poussai le reste de cette porte qui avait été la séparation de ma chambre. Je m’éclipsais à l’intérieur. L’armoire à gauche n’avait pas bougé, les draps avaient été tirés du lit. Je fus paralysée à la vue des tâches rougeâtres au niveau du traversin. Mon regard ne pouvait non plus se détacher de cette couleur de sang sur le mur, couleur rouge marron foncé d’un sang qui était là depuis longtemps. Présents mais muets tous les objets furent dispersés, sauf, mes toiles, mes peintures et mes pinceaux. Tout était là comme si l’heure s’était arrêtée. Comme une aveugle, mes pas me menèrent à mon chevalet de travail, trop lourd pour moi à porter mais qu’importe, partir loin très loin de cet endroit maudit, fût mon seul soupir.

« Non ce n’est pas mon histoire. Je ne ressens rien. C’est étrange tout parle de moi, ici, même les papiers sont à mon nom. J’ai du rêver, un mauvais rêve, un cauchemar »

Avec détermination, je pris mon précieux chevalet sur mes épaules et rebroussai chemin en direction de la gare via Clermont-Ferrand. Dans le train une certaine tranquillité m’envahit, un doux bonheur, un précieux présent, un trésor, mon chevalet !

Comment me dégager de tout le mal reçu ? Il fallait que je m’ouvre de nouveau à la vie, si je ne voulais pas sombrer dans les oubliettes de mon esprit torturé.

Souvent, je me promenais dans les forêts, à proximité de mon village, Vic le Comte, à quelques kilomètres de la grande ville. Je prenais du temps à observer la cime des arbres jusqu’aux moindres feuilles qui jonchaient sur le sol. Lorsque j’étais au plus près de moi-même, alors surgissait un cri de douleur, comme un loup hurlant à la mort, à la rage, à la haine, au désespoir d’avoir été bafouée de la sorte. Éreintée, épuisée, je me laissais tomber. Allongée sur ce lit tiède de l’automne, je me régalai à scruter le ciel. Enfin prête, je me rendais dans un endroit prêté par un nouvel ami, Yannick, tenancier d’une pizzéria. Il avait compris mon désarroi. Tout un salon complet m’était réservé au premier étage de ce restaurant. Rien qu’à moi. Il était là, comme si mille ans s’étaient écoulés. Quatre à quatre je montais les escaliers. J’enfilais une tunique rouge, retenue à ma taille par une fine corde. Je me dirigeais vers le tourne-disque, et ma musique préférée, la Symphonie fantastique de Berlioz vibrait dans tous les angles de la pièce. Notre communion pouvait alors doucement commencer. Tout était préparé, une fusion entre cet atelier et moi ! L’heure du rituel s’avançait. Mes fuseaux, mes tubes de peintures, mes essences, mon chevalet trépignaient d’impatience. Je commençais avec délice, en oubliant mes problèmes, une juxtaposition de couleur sur ma palette en bois. Je me laissais guider par elles. Mes pinceaux, nerveusement, reprenaient le chemin de la toile blanche.

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